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Sorti le 18 août 2011 du nouveau livre de Carole Aurouet avec des illustrations de Bruno Heitz chez l’éditeur Rue du Monde.

Ean : 9782355041655 – 19 x 12 cm, 48 pages – Prix indicatif : 9.50 €

Voici la magie du grand Prévert vue à travers son enfance : Paris, l’école buissonnière, les parents, les deux frères. Autant de moments de vie qui façonnent le futur génie des mots et le créateur protéiforme qu’il deviendra (poésie, collages, scénarios.) Le petit Jacques était-il déjà un esprit libre ? En tout cas, il se révèle grand rêveur et savamment rebelle.
Le texte est signé d’une universitaire spécialiste de Prévert, Carole Aurouet, et éclairé du regard décalé de Bruno Heitz qui se s’est toujours pris pour le petit frère de Prévert.
Comme pour les autres titres de la collection, un cahier de documents donne, à la fin du livre, envie de découvrir l’oeuvre du petit héros devenu grand, entre poèmes et photos.

Carole Aurouet dédicacera « Petit Jacques deviendra Prévert » le samedi 13 août 2011 au Sporting Club d’Houlgate dans le cadre d’un brunch littéraire autour de Jacques Prévert.

Plus de renseignement sur le site du festival « Rencontres d’été théâtre & lecture en Normandie ».

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Après 10 ans d’absence, le chef d’œuvre de Paul Grimault et Jacques Prévert revient au cinéma en version numérique à partir du 3 juillet 2013.

Voici plusieurs cadeaux que met à notre disposition Sophie Dulac production.

La bande annonce

Le dossier de presse

Le document pédagogique

et quelques images du film.

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Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

Depuis le 20 janvier 2010 et jusqu’au 29 mai, les parisiens peuvent découvrir la première exposition d’envergure consacrée au photographe humaniste oublié IZIS : « Izis, Paris des Rêves ».

Les amateurs de Jacques Prévert connaissent bien ce nom pourtant puisqu’ils ont collaboré ensemble à plusieurs livres majeurs dans les années 50 que les éditions du Cherche-Midi ont réédités en 2008 : Grand Bal de Printemps et Charmes de Londres .  Mais en partie due sans doute à sa personnalité discrète, Izis est resté dans l’ombre de ses pairs (Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis, Robert Doisneau et Brassaï) célébrés lors de cette exposition fameuse à New York en 1951 : « Five French Photographers« .

Sur les quais de la Seine Petit Pont. © Izis bidermanas

Né en Lituanie en 1911, Izis (né Israel Bidermanas) a fui son pays (sous dictature Smetona) pour émigrer en 1931 à Paris. Il a 20 ans et cette séparation va le hanter toute sa vie (ses parents seront assassinés en 1941 par les Nazis à Marijimpolé). Ses premières années à Paris sont très dures. Sans papiers comme beaucoup d’immigrés d’Europe de l’Est à l’époque , il connaît la misère.

Pourquoi est-il venu en France ? Manuel Bidermanas (son fils, photographe, qui a été directeur général de l’agence Sygma et l’un des deux commissaires de l’exposition) nous apprend que pour les juifs il y a cette phrase en hébreux qui dit : « heureux comme Dieu en France« . C’est alors la pleine époque du Montparnasse qui attire depuis le début du siècle de nombreux artistes du monde entier. Manuel Bidermanas ajoute que « lorsque l’on est un étranger pauvre avec un tempérament artistique, on rêve de Montparnasse , de ce foisonnement artistique car ils sont tous là. Et puis c’est la liberté !« .

Mais pourquoi s’est-il lancé dans la photographie ? « Toute la famille était photographe du côté paternel comme du côté maternel » nous confie Manuel Bidermanas avant d’ajouter que  « Le grand-père originaire de Vitebsk était photographe… La photographie ? c’est comme le cinéma ambulant chez les juifs russes« .

Place Falguière, 1949. © Izis bidermanas

A Paris, il est embauché chez le photographe Arnal boulevard Rochechouart dont il épousera la fille Anna et avec qui il aura un fils Manuel juste avant la guerre. Il fui alors dans le Limousin avec sa famille à Ambazac au nord-est de Limoges. Il survit grâce à l’aide des Limousins dont la famille Jouannet qui seront nommés « Justes des Nations » par l’institut Yad Vashem.

C’est à Ambazac qu’il va rencontrer des Maquisards ce qui va donner lieu à une éblouissante série de photographies en septembre 1944 : Ceux de Grammont.

L’exposition « Izis, Paris des Rêves » commence ainsi par cette série et met en perspective les différents tirages qu’Izis fera au fil des années (il en fera un dernier tirage dans les années 70 en restaurant le fond blanc d’origine). Il faut d’ailleurs saluer ces agrandissements préparés exclusivement pour cette exposition qui accentuent le regard et l’attitude de ces jeunes Maquisards.

Les Maquisards (entrée de l'exposition) © Izis bidermanas

Après la guerre, de retour à Paris, Izis est embauché dès le premier numéro (en 1949) par la revue Paris-Match avec qui il restera 20 ans.

Mais c’est en 1950 que paraît son premier ouvrage d’importance à La Guilde du Livre puis chez Clairefontaine et qui se vendra à plus de 170 000 exemplaires : Paris des Rêves.

A chaque photographie d’Izis sur la page de droite correspond un texte d’un écrivain/poète célèbre sur la page de gauche. Ainsi s’y croisent Jean Cocteau, Paul Eluard, mais aussi Henri Calet et Robert Giraud. Ce livre formera la base de cette exposition « Izis, Paris des Rêves » à Paris.

Malheureusement pour des questions de droits liés aux textes de ces personnalités, ce livre magnifique ne sera jamais réédité. Ainsi ce texte d’André Breton :

Texte d'André Breton (in. Paris des Rêves) (c) D.R

Pour la suite de la carrière d’Izis nous vous renvoyons en ce qui concerne les deux livres nés de sa collaboration avec Jacques Prévert aux deux articles que nous leur avons consacrés (sur le site de Marcel Carné) : Grand Bal de Printemps et Charmes de Londres (réédités par les éditions du Cherche-Midi).

Manuel Bidermanas se souvient qu’en 1956, son père Izis l’avait emmené rencontrer Prévert sur le tournage de Notre-Dame de Paris que Jean Delannoy tourna d’après le livre de Victor Hugo adapté par Jean Aurenche et… Jacques Prévert.

C’était la première fois où j’ai rencontré Prévert. C’était très court et j’étais très jeune. La deuxième, c’était pour son exposition de collages à la galerie Maeght. Là j’ai parlé longuement avec lui. Tout ce qu’il disait c’était de la poésie même dans la conversation la plus courante.  Ce n’était pas une logorrhée mais un flot de poésie permanente. Il était d’une extrême gentillesse, d’une grande intelligence et d’une grande sensibilité. C’était un buvard…

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

En évoquant les rapports entre Izis et Prévert, on perçoit chez Manuel Bidermanas cette fêlure due au divorce de ses parents durant la guerre et qu’il conserve toujours aussi fort.

Lors de leur collaboration sur le livre Charmes de Londres, je me demande encore comment deux hommes aussi dissemblables (en dehors de la poésie) ont pu cohabiter, s’entendre, être amis. Pour moi c’est un mystère total, je ne  sais pas quels étaient les points d’achoppement… J’ai appris que Prévert ramenait des jouets à sa fille Michèle (un cheval de bois) et moi je n’avais rien. Je ne lui en veux pas cependant. Prévert courait les magasins à Londres pour chercher des chaussures, un chapeau. Le tweed mon père ne savait même pas ce que c’était ! Ils ont vécu plusieurs semaines sur un total de deux ou trois voyages peut-être et se sont magnifiquement entendus. Mais au quotidien ? il faut manger, en plus Prévert picolait et mon père non…

Est-ce que mon père recevait Prévert chez lui ?  et comment ça se passait ? Les seules fois ou j’ai assisté à une « réception » c’était l’angoisse totale ! Recevoir n’était pas naturel pour Izis et ma belle-mère… Il a été un homme malheureux toute sa vie. Un jour il m’a dit qu’il avait mieux réussi sa vie professionnelle que sentimentale.

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

Pour terminer, nous souhaitons vous faire partager ces quelques extraits du dernier recueil d’Izis paru en 1977 chez Fernand Nathan et qui n’ont pas été retenus pour cette exposition.

Ce livre reprend le même principe que Paris des Rêves. Il s’intitule fort justement : Paris des Poètes et l’on y retrouve des textes de Ionesco, Aragon, ou Lawrence Durrell. Bien sûr le Paris des années 70 n’est déjà plus le Paris des années 50 et d’ailleurs Prévert meurt la même année. L’ensemble paraît un peu daté, certaines photographies en couleur notamment.

Et pourtant, celle-ci n’est-elle pas un pied de nez à Izis ? Lui qui devra attendre presque 30 ans pour être enfin reconnu et exposé au même endroit où a été prise cette photographie ?

Métro Hôtel de Ville © Izis bidermanas

Et celle-ci ? Comme un écho à ce qu’écrivent (mais en parlant du livre Paris des Rêves) les commissaires de l’exposition Armelle Canitrot et Manuel Bidermanas :

« Pour Izis, le temps de Paris s’est arrêté, doit s’arrêter, afin de correspondre aux « images du rêve » C’est donc un Paris suspendu, atemporel, éternel que recherche le photographe dans ses promenades… ».

La page centrale du recueil Paris des Poètes © Izis bidermanas

Puis au détour d’une page, il y a cet éclat éblouissant pris avenue d’Italie dans le 13°arrondissement de Paris, lui qui habitait rue Henri Pape juste à côté.

Avenue d'Italie (in. Paris des Poètes) © Izis bidermanas

Et Robert Sabatier écrit sur la page de gauche ceci :

Robert Sabatier (in.Paris des Poètes) (c) D.R

Nous n’allons pas vous décrire en détail cette exposition. Pour cela, nous vous conseillons de vous rendre sur le beau site de l’exposition : izis.paris.fr/izis.html. Vous pouvez également télécharger le pdf du dossier de presse de l’exposition disponible ici. La lecture d’articles sur l’exposition peut être aussi passionnante comme celui-ci sur le blog d’Anna Galore.

A noter l’article Izis et Onirisme sur le blog d’Olivier Bailly. Olivier Bailly a également mis en ligne une interview très intéressante de l’éditeur René Rougerie qui a publié en 1950 « Les Yeux de l’âme », le premier livre d’Izis .

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

Manuel Bidermanas revient au détour de la conversation sur le rapport qu’entretenait Izis avec ses origines et la Lituanie :

Je lui ai dit : je manque de terre à mes souliers, c’est un vide que je voudrais combler, je voudrais que l’on aille dans ton village à Marijimpolé, et c’est la seule fois où je l’ai vu pleurer.

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

A la fin du livre Paris des poètes, on trouve la retranscription manuscrite de ce poème que Prévert écrivit pour Izis dans leur livre Grand Bal de Printemps :

Jacques Prévert (in. Paris des Poètes) © Fatras succession jacques Prévert

Nous laissons le mot de la fin à Izis par cette citation que l’on trouve dans le beau catalogue de l’exposition « Izis, Paris des Rêves » (ed.Flammarion)

Les meilleures photos n’ont pas été faites. Il reste comme un regret dans mes souvenirs.

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Diaporama de photographies de l’exposition « Izis, Paris des Rêves »

Infos pratiques

Du 20 janvier au 29 mai
Hôtel de Ville – Salle St-Jean
5 rue de Lobau 75004 Paris
M° Hôtel de ville
Bus : 70/72/74/76/96
Informations : tél. 39 75
Tous les jours de 10h à 19h sauf dimanches et jours fériés

Entrée libre – La page consacrée à Izis sur le site de la Mairie de Paris et aussi celle-ci ou celle-là.

Cet article a été écrit sur la base d’un entretien (Paris, Novembre 2008) avec le fils d’Izis, commissaire de l’exposition, Manuel Bidermanas.

Vous trouverez ci-dessous un article inédit écrit en 2009 sur Izis avant 1945 basé sur ce même entretien.

Du 14 novembre 2006 au 14 janvier 2007 s’est déroulé à Vilnius au Musée des Beaux-Arts de Lituanie, avec la collaboration du Centre culturel français, la toute première exposition consacrée à Izis, l’enfant du pays, lui qui était né à une centaine de kilomètres de là à Marijampolé au sud du pays.

Pourtant, pour rien au monde Izis n’aurait accepté de revenir sur les traces de son enfance tant le souvenir familial était profond et la plaie à vif malgré les années. Son fils Manuel Bidermanas se souvient que lorsqu’il a commencé à gagner sa vie convenablement, il a demandé à son père d’aller à Vilnius avec lui car il « manquait de terre à ses souliers » selon sa belle expression. « C’est un vide que je voudrais combler, je voudrais que l’on aille dans ton village à Marijampolé et c’est la seule fois où je l’ai vu pleurer. »

C’est donc son fils Manuel Bidermanas qui depuis quelques années s’occupe de transmettre le patrimoine que son père nous as laissé et d’entretenir sa mémoire trop longtemps oubliée.
Une filiation difficile à porter tant les liens familiaux ont été blessés par le divorce d’Izis d’avec sa première femme Anna, la mère donc de Manuel Bidermanas, en pleine clandestinité durant la 2° guerre mondiale à Ambazac, près de Limoges.
« Moi à soixante-dix ans, je ne le digère toujours pas, vous vous rendez compte ? » s’écrit Manuel Bidermanas qui se souvient qu’il est resté caché avec sa mère, sa grand-mère et quelques cousins, cousines dans un hameau à quelques kilomètres d’Ambazac où son père vivait caché également avec sa soeur et son beau-frère. Plusieurs habitants de cette commune du Limousin (la famille Jouannet notamment) ont d’ailleurs été reconnu Justes de France par l’Institut Yad Vashem. Lors de l’exposition « Izis, photographe de l’instant » à Limoges en 2007, Manuel Bidermanas en a retrouvé certains.

A Ambazac, il est prévu de reconstruire à l’identique le laboratoire clandestin d’Izis qui servira de musée permanent. En effet à cette époque il travaille comme retoucheur pour des photographes locaux mais le papier de tirage est difficile à trouver en temps de guerre. Lors de son discours à Limoges, Manuel Bidermanas a cette phrase choc : « Vous nous affamiez mais vous ne nous dénonciaient pas » et il ajoute « parce qu’il fallait donner la chaine en or pour six oeufs quand même…« . Puis il évoque ce 4 août 1944 où les Nazis regroupent les hommes du village. L’un des amis d’Izis tente de s’enfuir en courant, un allemand lui tire dessus et la balle l’érafle. « Alors mon père s’exclame : « ne tirez pas c’est un simple d’esprit ». Or comme il parle allemand, il se fait tabasser pour qu’il dénonce les autres. La chance sera « la radio a annoncé que les maquis étaient juste derrière et qu’il fallait déguerpir. Mon père ne m’a jamais raconté cette histoire ! ». Manuel Bidermanas raconte alors que tous les 04 août par la suite, les survivants se rassemblaient et qu’il a su en tombant sur des photographies de ces réunions, « Il ne me l’avais jamais dit ! » insiste-t-il.

Lorsqu’il y est retourné à son tour lors de cette exposition à Limoges dont nous parlions précédemment, il a même retrouvé l’arbre auquel il s’était attaché pour ne pas aller à l’école (il avait cinq ans). Cette école existe toujours et par l’un de ces clin d’oeil de l’histoire dont nous sommes friands, elle s’appelle : l’Ecole Jacques Prévert.

Mais revenons à l’enfance d’Izis.

Il était né le 17 janvier 1911 en Lituanie à Marijampolé, une ville qui se trouve à au sud du pays à une quarantaine de kilomètres de la Pologne. Il s’appelle Israël Biderman mais modifiera son nom en 1918 en Israëlis Bidermanas lors de la création de la première République de Lituanie (1918-1940). Son père, Uriel, était propriétaire d’une petite boutique de porcelaine. Il aurait voulu que son fils devienne menuisier mais celui-ci choisit la photographie, il a 13 ans.

Il y a une longue tradition de photographes dans la famille Bidermanas comme nous le rappelle Manuel Bidermanas, le fils d’Izis. C’est un peu comme le « cinéma ambulant chez les juifs russes » qui allaient de village en village sans doute inspiré par les troupes de théâtres ambulants. La photographie, c’était aussi « le coté élitiste de l’artisan qui pensait qu’il était artiste !« .

Izis deviendra donc apprenti de l’un des quatre photographes du village et apprendra à la fin des années 20 « la retouche des tirages, et l’art du portrait« . Puis l’année 1930 il va sillonner la campagne lituanienne avec un ami et prendra en photographie ses compatriotes. Mais le cours de l’histoire le poussera à émigrer en France attiré par l’aura artistique du Montparnasse des années folles. C’est qu’en 1929 l’ancien président Smetona, qui a pris le pouvoir par un coup d’état en 1926, deviendra dictateur et instaura un nationalisme Lituanien redoutable pour la communauté juive.

Izis arrive donc à Paris comme beaucoup de juifs d’Europe de l’Est. Manuel Bidermanas nous explique qu’en hébreu il y a une phrase qui dit : « Heureux comme Dieu en France« . Pour un étranger pauvre et qui se sent une âme artistique, Paris et surtout Montparnasse à l’époque signifie la liberté tout simplement. Tous les artistes important sont là, Picasso, Chagall mais aussi Max Jacob et Ossip Zadkine. Sauf que Izis a 19 ans qu’il arrive à Paris, qu’il n’a pas de papier (comme beaucoup en ce moment. ndr), qu’il ne connaît personne avec juste sept francs en poche.

Ses débuts à Paris ont donc été « terrible, la vraie misère« . Il se fait donc exploiter comme travailleur clandestin dans un laboratoire de photographie dans lequel le propriétaire l’enfermait le soir. Puis en 1933 se fait embaucher au studio Arnal, spécialisé dans le portrait, à Barbès dans le Nord de Paris, bien loin de Montparnasse donc. Il épouse la fille de son patron et ouvre son propre studio de photographie, rue Nationale dans le 13°arrondissement.

Mais la Seconde Guerre mondiale arrive. Lui qui avait abandonné sa famille resté en Lituanie apprend le drame du 09 septembre 1941 qui le marquera à vie. L’Allemagne Nazi envahit la Lituanie en 1941 après l’annexion par la Russie l’année précédente. A Marijampolé, ce 01 septembre 1941, deux mois après que la ville fut envahie par les Nazis, les juifs furent rassemblés et massacrés de 10h du matin à 4h de l’après-midi. Le rapport Jaeger effectué à Berlin à l’époque recense la mort de : 1,763 hommes, 1,812 femmes, 1,404 enfants, 109 patients psychiatriques, et une femme allemande, femme d’un juif… Cette page sur le massacre de Marijampolé rapporte que « Les tueurs sont pour la plupart Lituaniens. Parmi eux, beaucoup d’étudiants et de lycéens qui se sont proposés volontairement pour « faire ce job »…« 

Pour la suite de l’histoire d’Izis, nous vous invitons à la lire dans le très beau catalogue (comme d’habitude) de l’exposition « Izis, Paris des rêves » paru chez Flammarion, sous la direction de Manuel Bidermanas et Armelle Canitrot.


Traduction de 81 poèmes de Paroles par Maryam Raeesdana

Traduction de 81 poèmes de Paroles par Maryam Raeesdana

Carole Aurouet : Vous êtes traductrice et écrivaine iranienne. Pouvez-vous nous en dire davantage sur vous ?

Maryam Raeesdana : J’ai déjà publié trois livres sur de l’écrivain iranien Sadegh Hedayat, qui repose au Père Lachaise. Il y a six ans, j’ai écrit une série de nouvelles intitulée Passage, et j’ai obtenu des prix littéraires à Téhéran pour deux d’entre elles : La Chanson de A et Une Île dans le grand Iran. J’ai fait des études universitaires littéraires dans le domaine de la traduction du français au persan. J’ai enseigné à l’université en Iran, dans un collège de filles, et j’ai aussi travaillé dans une maison d’édition à Téhéran. Pour gagner ma vie, je travaille également comme journaliste. Je suis en France depuis 2007. [NDR : A cette adresse vous trouverez le site de Maryam Raeesdana : http://ayandegi.persianblog.ir/]

C.A. : Vous avez traduit Jacques Prévert en persan. Quand et comment avez-vous connu son oeuvre ?

M.R. : Comment ai-je rencontré Prévert ? J’étais en deuxième année de faculté. Pendant un cours de traduction littéraire, une de mes camarades – il n’y avait que des filles dans notre classe à l’université – a commencé à réciter de la poésie. C’était une matinée tout à fait normale, qui s’est transformée en quelques secondes. Cette matinée a pris une tournure complètement nouvelle. L’élève nous déclamait, avec tout son enthousiasme et toutes les fibres de son corps, « Pour faire le portrait d’un oiseau » de Prévert. Depuis cet instant, je ne me suis jamais plus séparée du poète. J’ai commencé à lire ses autres poèmes. Dans chacun, je trouvais une particularité. De ses poèmes d’amour, jusqu’à ses attaques contre les intellectuels. L’année suivante, j’ai traduit « Le Message » et « Déjeuner du matin » qui me semblaient des chefs-d’œuvre quant à leur style, leur esthétique, leur profondeur, les images rares qu’ils offraient. Finalement, à l’occasion d’un voyage à Paris, une amie a acheté un exemplaire de Paroles et me l’a offert de retour en Iran.

C.A. : A quoi avez-vous été sensible pour avoir envie de traduire l’œuvre de Prévert ? Au niveau de l’écriture en elle-même ? Au niveau des thèmes abordés ?

M.R. : Je crois que le goût de la traduction est inné. De même que l’on ne choisit pas la couleur de ses yeux, l’on ne choisit pas d’être écrivain ou traducteur. Tous les deux coulent en soi, comme le sang. Quand je lis en français quelque chose qui m’attire, j’ai énormément envie de le traduire et de partager ce plaisir avec d’autres. Même si ce n’est que la critique d’un film, comme par exemple Les Chats persans. A vrai dire, c’est seulement quand j’apprends que j’ai du plaisir ; après, cet acte d’écrire ou de traduire, jusqu’à l’achèvement, n’est pas toujours accompagné de plaisir. A mon avis, la traduction n’est pas un travail facile, surtout si c’est de la poésie. La première fois que j’ai lu « Déjeuner du matin », le traduire, c’était, comme comprendre un secret et, pour moi, un travail impérieux. Pourquoi un secret ? Parce que le poème commence avec un pronom personnel, à la troisième personne du singulier, tandis qu’en persan, nous n’avons pas de pronom masculin non plus que féminin. Il n’y a pas de genre. Alors que devais-je faire pour que le lecteur iranien, comme le lecteur français, comprenne que le poète parle d’un homme ? Dès que j’ai trouvé une solution, j’ai ressenti un bien-être. Cet événement est à l’image des hauts et des bas qui m’accompagnent pendant toute la traduction. Surtout que Prévert, dans ses poèmes, joue beaucoup avec le langage. Tout compte fait, il y a des significations dans ses poèmes qui me font croire que Prévert est autant français qu’iranien. Parfois, il parle si bien de la condition humaine dans le monde, que je ne peux imaginer qu’il appartienne à un autre pays, à une autre culture, à une autre langue. Par exemple, pour moi, iranienne, le poème « Le Sultan » est très compréhensible : un dictateur qui a tellement assassiné de monde qu’il a peur, même dans ses rêves. Surtout que ces derniers temps, dans les informations en provenance d’Iran, nous entendons souvent que des femmes et des hommes – pour des accusations politiques, des relations amoureuses, ou encore pour des trafics de drogue – ont été exécutés.

A chaque fois que je suis témoin de discussions violentes et tendues entre politiciens iraniens ou non iraniens, cela me fait penser au poème « Le Discours sur la paix », surtout quand Prévert écrit « Met à vif le nerf de la guerre/la délicate question d’argent ». Ou le poème « Le désespoir est assis sur un banc», qui donne le sentiment que la solitude peut frapper n’importe quel être humain, dans n’importe quel coin du monde, tandis qu’il présente le désespoir comme hors de soi. C’est comme une alerte qui annonce une épidémie de grippe. Dans chacun de ses poèmes, il y a une signification très profonde sur la situation de l’être humain dans le monde. C’est pour cela que ses poèmes me parlent, à moi dont le pays est distant de 7000 km de celui de Prévert. Mais, le poème et la compréhension de la situation commune des êtres humains éliminent les distances.

C.A. : Quels textes avez-vous choisis de traduire ? Pour quelles raisons ? Avez-vous notamment pu faire des choix de textes violemment anticléricaux, tels que « La Crosse en l’air » ?

M.R. : Vous voyez quelle est la situation de l’édition et des publications de livres en Iran. C’est très préoccupant. Un livre, qui a eu deux fois l’autorisation d’être publié et d’être diffusé, peut fort bien être interdit pour une troisième publication. Par exemple Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir qui a été traduit, publié et diffusé, et qui a eu un grand succès, a été retiré des ventes quelques semaines plus tard ; du coup très peu de gens ont eu la chance de l’acheter.

Cet événement arrive aussi souvent pour les oeuvres iraniennes, comme par exemple une partie des poèmes de Mowlana. Bien qu’il soit un poète mystique et spirituel iranien, tous ses poèmes n’ont pas eu l’autorisation d’être publiés.

Par conséquent, l’écrivain et le traducteur iraniens essayent de trouver d’autres moyens pour éviter ces censures. Parfois, ils s’autocensurent…

Quand un traducteur décide de traduire un livre, il se demande sans cesse si son livre aura l’autorisation d’être publié ou non. Ou bien quelle partie sera supprimée.

Pour ma traduction des poèmes de Prévert, une fois que je l’ai reçue entre les mains, j’ai su que tout ce que j’avais écrit était publié, même si je n’ai pas écrit tout ce que je voulais. Je dois avouer que j’ai dû faire un choix parmi les textes qui pouvaient aider le plus à la compréhension des poèmes. J’ai écrit et j’ai effacé, j’ai écrit et j’ai effacé, et à la fin j’ai éliminé des éléments, de peur qu’ils soient trop sensibles et qu’ils engendrent une interdiction totale du livre.

Heureusement tous les poèmes que j’ai choisis sont restés intacts et ont été publiés.

J’ai traduit Paroles, 81 des 95 poèmes qu’il contient. J’ai essayé d’opérer un choix parmi les différents thèmes : l’amour, les problèmes sociaux, l’humour et l’anticléricalisme, et nous savons que Prévert était fortement opposé à la religion et à l’Eglise. Nous retrouvons très clairement cet aspect dans « Pater noster ».

Dans ce poème, le commencement bouleversant m’a séduite et j’ai voulu le traduire : « Notre père qui êtes aux cieux/ restez-y/ et nous resterons sur la terre/ qui est quelque fois si jolie ».

A l’avenir, j’espère traduire les poèmes que je n’ai pas encore traduits, notamment les 14 restants de Paroles.

C.A. : Au niveau des références culturelles – parfois très liées à des événements européens du début du XXème siècle – Vous avez inséré des notes explicatives. De quel ordre sont-elles ?

Pour quelques poèmes, j’ai essayé, avec autant de finesse et de sensibilité que possible, de replacer le lecteur iranien dans le contexte.

Par exemple, pour « La Belle Saison », j’ai précisé que le 15 août dans le calendrier grégorien était le jour de l’Assomption, l’élévation au ciel de la vierge Marie, et que « Concorde » signifie aussi la paix et la quiétude. Vous imaginez qu’un lecteur iranien, généralement musulman, peut difficilement comprendre les allusions religieuse et historique de ce poème. Ni pourquoi le poète a choisi la place de la Concorde ! Il était donc nécessaire de lui donner quelques détails.

Pour « Chasse à l’enfant » : le 27 août 1934, trente adolescents se sont enfuis d’une prison sur l’île de « Belle Ile » parce ce qu’ils y étaient maltraités. La police, les habitants de l’île et les touristes vont traquer les adolescents qui sont finalement tous retrouvés et renvoyés en prison.

Il était indispensable d’insérer des notes explicatives pour « Chasse à l’enfant », «  Le Retour au pays », « La Cène », « Le Combat avec l’ange », « Presque », « L’Ordre nouveau », « Epiphanie », « Pour faire le portrait d’un oiseau », « Le Temps des noyaux », « Pater Noster », « Evénement », « La Belle Saison » ou encore « Fleurs et couronnes ».

Le livre fait 277 pages, et les 79 premières sont consacrées à un approfondissement de la connaissance de Prévert dans les différents domaines de ses activités : théâtre, cinéma, collage, peinture, chansons, musique, partiellement son enfance et sa vie privée. De toutes les façons, ce livre est une première étape pour moi, et j’espère qu’à l’avenir, avec une connaissance encore plus approfondie de son oeuvre, je pourrai davantage enrichir ma présentation.

C.A. : Je crois que la traduction de ces 81 textes vous a pris quatre ans. Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour traduire ses textes du français au persan au niveau de la langue elle-même ?  Pouvez-vous nous parler de ce travail quotidien de longue haleine qui a été le vôtre ?

M.R. : Oui, j’ai consacré quatre années à ce livre. J’ai commencé la traduction quelques années après la fin de mes études. Il m’arrivait souvent de ne pas comprendre la totalité d’une poésie dès la première lecture, mais je sentais l’idée et l’âme du poème, et cela devenait un encouragement pour le traduire. A l’inverse, cela m’arrivait de croire qu’un poème allait se traduire facilement, mais une fois au travail je me rendais compte de la pagaïe dans laquelle je m’étais mise !

J’ai commencé par quelques poèmes déjà travaillés par les traducteurs de la génération précédente, et, peu à peu, je me suis rendu compte de toutes les difficultés qu’ils avaient rencontrées. Ils n’étaient d’ailleurs pas toujours parvenus à faire passer les messages de Prévert.

Pour préciser mon propos, je vous donne un exemple inverse : imaginez que quelqu’un traduise les poèmes classiques d’Hafez du persan de l’époque en français moderne.

Prévert a beaucoup de facilité pour changer « les paroles » en poésie, mais les traductions étaient beaucoup trop éloignées de son langage. J’ai remarqué même plusieurs fautes. Alors je me suis fait aider par des professeurs francophones, et une fois certaine d’avoir bien tout intégré, j’ai commencé la réécriture.

La deuxième partie de mon travail a consisté à m’attaquer à des oeuvres que personne n’avait encore traduites ; dans cette recherche aussi, j’ai été confrontée à plusieurs difficultés et je ne trouvais pas de solutions dans les dictionnaires. Alors, je me suis adressée aux francophones qui avaient fait des études littéraires ou philosophiques ; mais ils ne comprenaient pas toujours la signification des poèmes que je leur soumettais, et ils me répondaient alors : « Je ne comprends pas ».

Par moments, il m’arrivait d’être découragée. Puis, à force d’acharnement je finissais par trouver. Cette partie du travail fut la plus difficile.

L’autre partie difficile, bien sûr – pas autant que la première –, c’était quand Prévert écrivait dans une autre langue, comme « Pater Noster », titre en latin. En Iran, les langues étrangères que nous connaissons sont plutôt l’anglais et l’arabe. J’ai mis du temps à comprendre que le titre du poème était en latin.

Une fois toutes les poésies traduites, un ami traducteur, qui vit depuis longtemps en France et qui a une bonne connaissance de la langue et de la culture françaises, a tout comparé.

Un ami poète germanophone a vérifié quant à lui les trente poèmes qu’il connaissait très bien pour les avoir traduits en allemand.

Je les relisais pour travailler sur la musique et la beauté. J’essayais de rendre mes traductions les plus poétiques possible. Durant cette phase aussi, j’ai travaillé avec quelques poètes iraniens. Encore et encore, je retravaillais mes traductions et je modifiais les mots, les phrases, jusqu’à ce que, au bout de quatre ans, j’en sois satisfaite et que j’envoie le livre à l’éditeur.

C.A. : Au niveau de la langue, il ne doit pas être facile de traduire certains textes, notamment car ils contiennent beaucoup de jeu de mots.

M.R. : C’était vraiment très difficile. Figurez-vous qu’en persan, nous n’avons ni féminin ni masculin et ni accents. Bien sûr, il y existe des signes pour faciliter la lecture, mais on les utilise rarement.

Dans des conditions pareilles, que faut-il faire avec un poème comme « L’Accent grave » ? Comment le traduire ? Même avec le temps je ne suis toujours pas contente du titre que j’ai donné en persan à ce poème. Autre exemple : quand « ou » (conjonction) se change en « où » (adverbe de lieu)… Comment faire ? Encore un autre exemple : « Fleurs et couronnes ». Prévert joue avec les sens du mot « pensée », l’idée et la fleur.

Dans le poème « Le Temps des noyaux », il y a des compositions qui posent des problèmes pour la traduction, comme « Les omnibus à chevaux, les épingles à cheveux/les omnibus à chevaux, les épingles à cheveux ». C’est très compliqué à traduire.

La plupart des poèmes de Prévert ont leur racine dans la culture, la langue et la religion françaises, comme le poème « La Cène » qui présente le dernier dîner de Jésus avec ses apôtres. Prévert a utilisé les assiettes comme un auréole au tour de leur tête. On peut citer aussi comme exemple dans ce domaine le poème « Les Paris stupides » qui se moque des idées développées dans les Pensées de Pascal, et de la foi en Dieu du philosophe.

C.A. : Quel a été le texte le plus difficile à traduire, et pour quelles raisons ? A contrario, quel est celui que vous avez traduit sans trop de difficultés ?

M.R. : Les poèmes d’amour étaient plus faciles à traduire, car je pense que l’amour et les sentiments qui l’accompagnent comme la sensation de liberté, à l’intérieur de l’amour, et l’aspiration de l’être humain à l’amour, sont communs à tous les êtres du monde entier. Donc, j’ai pu les comprendre et les traduire plus rapidement. C’est le cas de « Pour toi mon amour », « Cet amour », « Barbara », « Alicante » et « Chanson du geôlier ». Mais les poèmes qui avaient des dimensions historique, sociétale ou religieuse étaient plus difficiles, notamment car ils nécessitaient une recherche de ma part.

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Cliquez ici pour entendre Maryam Raeesdana lire « Cet amour »

C.A. : Comment s’est déroulée la phase de publication de votre traduction en Iran ? Quelles sont les oppositions ou les aides que vous avez pu rencontrer ? A combien d’exemplaires votre traduction a-t-elle pu être tirée ? Comment s’est passée la diffusion de ce livre ? Cette traduction a-t-elle pu donner lieu à des lectures en persan ?

M.R. : Les aides les plus précieuses sont venues de mes amis poètes, traducteurs, et des francophones, qui ont amélioré ma traduction.

Un an avant mon émigration, le 4 février 2007, avec le soutien de l’éditeur et rédacteur en chef du magasine « Bokhara », MM. Raïs-Danaï et Dehbashi, et avec la participation de plusieurs hommes de lettres, et en présence de l’ambassadeur de France en Iran, nous avons organisé à la Maison des artistes un anniversaire pour Prévert qui a eu beaucoup de succès. [NDR : A ces adresses vous trouverez les comptes rendus iraniens de la soirée et des traductions de Maryam Raeesdana : http://radiozamaaneh.com/news/2007/02/post_840.html et http://tadaneh.cast.ir/files/tadaneh/2007-03-01_zhaak_prever.mp3]

En moyenne, en Iran, chaque livre est tiré entre 1000 et 2500 exemplaires. La traduction que j’ai faite a été éditée à 1100 exemplaires et vendue 42 000 rials, soit environ 3 euros. Je ne sais pas exactement combien ont été vendus. Mais l’essentiel est que Prévert connaisse un bon succès parmi les différentes générations qui aiment la poésie.

C.A. : Comment a été reçue cette traduction par le public iranien ? Quelles furent les réactions ? Notamment de la part de la jeunesse iranienne [je me permets au passage de conseiller à tous nos lecteurs le magnifique et courageux film de Bahman Ghobadi, toujours à l’affiche : Les Chats persans] ?

M.R. : Comme je vous l’ai signalé, les tirages de livres sont très limités. Bien sûr, la plupart des livres importants sont traduits en persan, mais pas en grande quantité. Je crois qu’en Iran comme dans n’importe quel pays au monde, les gens sont plus intéressés par le cinéma, la musique ou Internet que par le livre, plus encore en Iran qu’ailleurs. Mais, malgré cela, je peux dire que la plupart des jeunes lisent les « best-sellers ».  Du coup, les lecteurs de Prévert sont plutôt parmi les poètes et les amoureux de la poésie.

C.A. : Vous avez vécu quatre ans avec les mots et les idées de Jacques Prévert.  Je me doute que cette expérience a dû avoir un fort impact sur votre vie. Pouvez-vous nous en dire plus à ce niveau, en quoi vous a-t-elle changée ?

M.R. : C’est exactement comme vous l’avez signalé. Je peux dire que chaque poème est tout à fait indépendant de l’autre, et chaque poème est une fenêtre sur la vie et sur le poème lui-même. Une fenêtre qui s’ouvre sur les oiseaux. J’ai commencé à m’intéresser assez tard aux oiseaux, exactement comme Prévert qui écrit : « J’ai appris très tard à aimer les oiseaux ». Et encore une fenêtre qui s’ouvre sur l’amitié et le goût de la vie. Une fenêtre qui reste toujours ouverte pour les enfants et les pauvres, pour faire rentrer l’air frais dans la poésie. Et surtout une fenêtre sur la bêtise, et une autre sur l’intelligence enfantine. Ses poèmes gardent en moi toujours cette haine de la guerre. A chaque fois que je suis en train d’écrire un poème ou une histoire, les fenêtres s’ouvrent une par une, j’entends ses Paroles, mais j’écris avec mon monde à moi, une iranienne qui a passé son enfance avec la révolution, son adolescence avec la guerre et sa jeunesse avec les soubresauts politiques de son pays.

C.A. : Quel est votre texte préféré de Jacques Prévert ? Pourquoi ?

M.R. : Je ne peux pas citer un poème précis, mais je peux grouper mes préférences. D’abord les poèmes d’amour et puis les poèmes qui parlent de la paix et de l’amitié. Mais le poème « Le désespoir est assis sur un banc » me touche beaucoup ; il vit avec moi, il m’accompagne en permanence.

"Le désespoir est assis sur un banc" en persan

"Le désespoir est assis sur un banc" en persan - page 1

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"Le désespoir est assis sur un banc" en persan - page 3

Cliquez ici pour entendre Maryam Raeesdana lire « Le désespoir est assis sur un banc »

C.A. : Si vous deviez définir l’oeuvre de Jacques Prévert en quelques mots, que diriez-vous ?

M.R. : L’amour envers l’amour, envers l’être humain, la liberté, la paix, et la haine de la guerre et de la religion.

Paris, le 26 février 2010

Un grand merci à Maryam Cadiot pour sa précieuse aide linguistique

Jacques Prévert (1922/1930)

Bonjour à toutes et à tous,

Après plusieurs semaines d’absence, nous allons repartir prochainement sur les traces de Jacques Prévert à Paris.

Alors que l’exposition “Jacques Prévert Paris la Belle”à la Mairie de Paris se termine aujourd’hui samedi 28 février 2009, nous avons cette semaine poursuivi nos recherches dans les XIV°, VI° et V° arrondissements de la capitale.

Sous peu nous allons donc commencer à mettre en ligne la deuxième partie de notre blog consacrée à la période 1922/1930, c’est-à-dire de la fin du service militaire de Jacques Prévert (4 mars 1922) à la publication de “Mort d’un monsieur” dans Un Cadavre (15 janvier 1930).

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Le 54 rue du Chateau, ou ce qu'il en reste...

Notre parcours pour cette deuxième partie :

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A très vite…

Carole Aurouet et Philippe Morisson

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DR C.Aurouet

C’est le 4 mars 1912 que la famille Prévert trouve enfin un logement stable au quatrième étage de cet immeuble du XVIIème siècle qui se situe au coin de la rue Madame et de la rue du Vieux-Colombier.

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DR C.Aurouet

Suzanne et André Prévert demeureront dans cet appartement du 7 rue du Vieux-Colombier une fois leurs fils Jacques et Pierre partis. Suzanne y habitera seule après le décès de son époux (5 septembre 1870 – 31 décembre 1936).

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DR ParisAvant.com

Gérard Durand et le site ParisAvant.com nous apprennent qu’en 1800 ce bâtiment était un couvent « où les novices futures soeurs de la Charité étaient formées chez les orphelines de Saint Sulpice« , ce qui est plutôt cocasse pour un anticlérical comme Prévert ! L’édifice a été restauré au XIXème siècle et transformé en caserne de pompiers. De nos jours, l’accès est privé et les appartements sont occupés par les familles des pompiers. L’entrée principale de la caserne est quant à elle située au 11 rue du Vieux-Colombier.

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DR P.Morisson

Quelques années plus tard, en 1921, cette adresse devient celle du siège des éditeurs Stock, Delamain, Boutelleau et Cie. Le premier, Pierre-Victor Stock, éditera bon nombre d’ouvrages Dreyfusards au tournant du siècle mais aussi Oscar Wilde et Charles Dickens, dont Prévert aimait beaucoup David Copperfield.

Stock est ruiné à la fin de la Grande Guerre et c’est son ancien secrétaire Jacques Boutelleau/Chardonne qui reprend alors l’affaire avec son associé, Maurice Delamain. En 1961, ils sont rachetés par Hachette. Ils éditeront, entre autres, Ibsen et Strinberg mais aussi Jean Cocteau (Le Grand Ecart, Orphée) et, en 1927, Mrs Dalloway de Virginia Woolf (voir l’histoire des Editions Stock disponible au format PDF sur leur site).

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DR

La rue du Vieux-Colombier est surtout célèbre dans le milieu artistique par le théâtre du Vieux-Colombier (au n°21) créé par Jacques Copeau en 1913, un an donc après l’arrivée des Prévert. Notons qu’un comédien fait alors partie de cette troupe théâtrale, après avoir débuté comme régisseur puis décorateur… Celui qui endossera le rôle de Archibald Soper, l’évêque de Bedford, dans Drôle de Drame (Marcel Carné, 1937) , et qui prononcera cette désormais fameuse réplique écrite par Jacques Prévert : « Moi, j’ai dit bizarre… Bizarre ? Comme c’est étrange… Pourquoi aurais-je dit bizarre… bizarre« … Louis Jouvet bien sûr !

Jacques Copeau croisera la route de Jacques Prévert lorsqu’il jouera en 1937 dans le film de Claude Autant-Lara et Maurice Lehmann, L’Affaire du courrier de Lyon. Prévert est en effet l’adaptateur, avec Jean Aurenche, du mélodrame de Moreau, Siraudin et Delacour. Il a en revanche refusé d’être crédité au générique à cause de désaccords avec Maurice Lehmann, qui signera la réalisation, en fait effectuée par Claude Autant-Lara.

Yves Courrière nous apprend que les fenêtres de l’appartement des Prévert donnaient sur la rue du Vieux-Colombier et « en enfilade sur la rue Madame où Jacques était allé à l’école communale » (école que nous avons évoquée dans l’un de nos précédents post : ici). Il ajoute que la mère de Prévert, Suzanne, « installa son poste de vigie à la fenêtre d’angle d’où elle guetta durant des années le retour de sa nichée. »

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DR P.Morisson

Jacques Prévert se souvient de cette période et de son exploration du quartier de Saint-Germain-des-Près en compagnie de son père :

Mon père m’emmenait aux Deux Magots, ou chez Lipp. A part, de temps à autre, des bagarres politiques, c’était plutôt calme, trop même. Heureusement il y avait la rue Buci où tout remuait, tout bougeait vivant. André Salmon a décrit cette rue et ses gens dans un livre, Tendres Canailles. Adolescent j’en connus quelques-unes…

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DR parisienne de photographie – 1906

Et dans les Notes de l’édition des oeuvres complètes de La Pléiade, voici les souvenirs que note Prévert :

La concierge et ses filles. /… / Le tailleur italien, sa femme et ses enfants. Nos voisins de palier. / Au dessus : Mme Lisorgues et son mari à la jambe de bois. / La librairie Stock. /… / Acquisition de la couleuvre Esculape. La plus grande. / … / Quelques jours plus tard, terreur de la concierge : « M. Prévert, votre serpent est dans la loge ! » / Coin de la rue Madame et de la rue Vaugirard. / Un immeuble : à la porte cochère, apparition d’une merveilleuse petite fille : Ginette.

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DR P.Morisson

Prévert confiera à André Pozner dans Hebdromadaires (1972) que c’est rue du Vieux-Colombier qu’il écrivit pour la première fois un après-midi, il avait quatorze ans.

Mais le lendemain, il déchira ce texte car dit-il « ça m’a foutu la trouille ! comme un rêve, quelquefois« .

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DR C.Aurouet

A la fin de son texte autobiographique Enfance (écrit en 1959 pour le magazine Elle, puis repris dans une version augmentée et édité dans Choses et autres en 1972), Prévert se souvient d’un épisode qui l’a beaucoup marqué lorsqu’il était âgé de 10/12 ans. Il avait une nouvelle fois séché les cours et s’était rendu à la Gare d’Orsay (actuel Musée d’Orsay) d’où partaient les trains vers la Bretagne, « unique pays qui m’attirait » écrira-t-il. Il se souvient avec émotion de la musique du départ, du charbon, des sifflets, de la ferraille, mais aussi de la première fois où il a vu la mer à La Baule, et surtout d’un petit crabe « captif sous un verre sur la table du Casino » qu’il avait délivré et qu’il n’oublia jamais. Prévert a alors 59 ans lorsqu’il écrit ce souvenir.

Alors enfant, Prévert s’était faufilé sur le quai de la Gare et s’était assis sur un banc. Un train partait quand un voyageur essouflé, avec sa valise « au bout d’un bras« , arriva mais trop tard. Prévert l’observe et a alors les larmes aux yeux. Il aurait voulu l’aider à rattraper le temps, « l’espoir en allé« . Et lorsque l’homme passe à côté de lui, Prévert comprend « qu’avec le train quelque chose de moi avait été emporté« .

Avais-je appris sans le savoir l’indifférence à qui si souvent, je devais avoir recours plus tard ?

Cet évènement d’apparence banal va le marquer profondément au point que lorsqu’il rentre chez lui le soir même, la rue, la maison, ses parents, ses frères jusqu’au couvert « mis pour pas grand chose« , tout lui semble pareil mais…

Je les regardais, je les aimais. Ils m’aimaient et me regardaient. Enfin, on se regardaient.

Ce jour-là, je les aimais peut-être davantage, mais j’étais dans un autre paysage.

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DR

La Gare d’Orsay sera complètement désaffectée dans les années 60. En 1972, elle accueillera, l’espace de quelques années, une structure démontable en bois qui servira à l’éphémère Théâtre d’Orsay. Des spectacles éclectiques y seront montés à partir de textes de Nietzsche, Rabelais, Beckett ou encore Duras. Puis, la troupe devra déménager en 1981 au Théâtre du Rond-Point.

Celui qui dirigea le Théâtre d’Orsay n’était autre que l’un des amis de longue date de Jacques Prévert… Celui qui a mis en scène dès 1936 la pièce qu’il avait écrite pour la troupe de théâtre le groupe Octobre : Le Tableau des merveilles… Celui qui interprète le mime Baptiste Debureau dans Les Enfants du paradis de Marcel CarnéJean-Louis Barrault bien entendu !

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DR

Nous vous souhaitons de très bonnes fêtes de fin d’année

et nous vous retrouverons avec grand plaisir courant janvier 2009

pour la suite de nos pérégrinations sur les traces de Jacques Prévert à Paris.

CREDITS

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, Choses et autres, Folio, 1972.

Le très beau site ParisAvant.com dont le principe est de “Découvrir Paris par des clichés pris il y a une centaine d’années, confrontés à des photos récentes.”

NOTA BENE

Notons qu’en ce mois de décembre 2008 la Mairie de Paris vient de mettre en ligne un site consacré à l’exposition « Jacques Prévert Paris la Belle » qui se tient 5 rue Lobau dans le IVème arrondissement de la capitale, du 23 octobre 2008 au 28 février 2009 : http://www.prevert.paris.fr/prevert/

Ce site propose de redécouvrir de manière virtuelle l’exposition et retrace les grandes étapes de celle-ci à travers une centaine de documents. Précisons d’emblée que si l’on ne peut que se féliciter de cette heureuse initiative, il est cependant très regrettable que ce site soit si lourd. La visite s’avère en effet impossible si vous ne disposez pas d’une connexion très haut débit. De plus, le site bogue souvent, notamment avec Internet Explorer.

Mais enfin, pour les plus patients et courageux, sachez que vous pourrez notamment y voir la première page du texte autobiographique Enfance paru en 1959 dans Elle et une photographie des répétitions de 1936 du Tableau des merveilles écrit par Prévert et mis en scène par Jean-Louis Barrault, que nous venons d’évoquer dans ce post.

CORRECTION (janvier 2009) :

Après un début laborieux, le site http://www.prevert.paris.fr/prevert/ est maintenant très fluide.

bonne visite.


Jacques Prévert situe le début de son école buissonnière lors de sa première année à l’école privée André-Hamon du 68 rue d’Assas durant l’année scolaire 1908/1909.

Je commence à être déjà un « parfait petit voyou. » (in Tome II des Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade)

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DR C.Aurouet

Prévert découvre le jardin du Luxembourg dès son arrivée à Paris en 1907. La famille habite alors au 7 rue de Vaugirard « à deux pas du jardin du Luxembourg » écrira-t-il. Déjà à l’école de la rue Vaugirard, il s’ennuie et passe son temps à attendre : « J’attendais 4 heures, j’attendais le jardin : le Luxembourg. »

C’est là où, pendant des années, je devais passer mes vacances avant d’aller plus loin… Le Luxembourg, pour moi, c’était tout de même plus grand que le Bois puisque je pouvais aller m’y promener tout seul, mais l’herbe, sauf les pigeons et les jardiniers, personne n’avait le droit d’y poser les pieds. Cela devait appartenir à quelqu’un puisque les gardiens la gardaient, cette herbe.

© ricardo.martins @flickr

Mais la joie est de courte durée car lorsque la nuit tombe, les gardiens du jardin chassent tout le monde au son du clairon ou du tambour :

Revenait alors la phrase (de Jean Lorrain. NDR) : « J’ai beau savoir que ce n’est pas grand-chose… » ça me faisait mal et me donnait envie de pleurer.

Ce clairon, ce tambour, nous poursuivaient, nous menaçaient en répétant sans cesse : « Fini de jouer, il faut s’en aller. » Et jamais rien dans cette musique pour nous rappeler que demain tout recommencerait.

Ils n’y avaient peut-être pas pensé.

Heureusement, le lendemain, comme chaque jour, les grilles s’ouvraient et le jardin, comme la veille, nous dévoilaient ses coins les plus secrets.

Prévert se souviendra de ces instants pour son poème « Vainement » qui est publié dans son recueil Paroles (1946) : « Déja au fond du square on entend le clairon / le jardin va fermer / le tambour est voilé / Vainement / Vainement / Le jardin reste ouvert pour ceux qui l’ont aimé. »

Le jardin du Luxembourg est fréquemment présent dans ses écrits.

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© D. R. / parisavant.com

Nous n’avons pas encore parlé de la mère de Jacques Prévert, Suzanne, qui est pourtant à l’origine de ses premiers « frémissements littéraires« .  Son père André dira d’elle « Ta mère, c’est une fée » ce qui inspirera à Prévert cette réflexion : « C’est pour cela que j’avais peur quand elle me lisait des contes, qu’elle disparaisse dans l’histoire, comme les fées qu’elle évoquait. »

C’est Suzanne qui lui apprendra à lire « puisqu’il fallait bien y passer » dira-t-il, avec un alphabet mais surtout avec des livres dont L’Oiseau bleu de Maurice Maeterlinck et La Belle et la Bête de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

De sa mère il dira qu’elle était « bien plus vivante qu’une actrice, tout ce qu’elle faisait était vrai et jamais, elle ne tint aucun rôle. C’était une étoile de la vie« . Ce qui est assez ironique sachant que Prévert vivra entre 1936 et 1938 une grande histoire d’amour avec l’actrice Jacqueline Laurent.

Lorsque son frère Pierre naît en 1906, il sait déjà lire. Et comme sa mère n’a plus le temps de lui lire des contes il est bien content de pouvoir les découvrir tout seul. Il aime la lecture, même « quand ça fait peur ou que ce n’est pas gai« , car ça l’empêche de « trop penser à ce qui est triste pour de vrai. » Il lit les Contes d’Andersen mais aussi Les Mille et une Nuits et les Aventures de Sherlock Holmes d’Arthur Conan Doyle. Il se souviendra aussi d’un livre que sa mère lisait Le Voyage d’une noce parisienne autour du monde de Jules Gros dont il cite cette phrase :

« Mon rêve est trop beau pour être compris, ce sont les sorciers qui me l’ont appris. »

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Jacques, Pierre et Jean Prévert avec leur mère Suzanne au jardin du Luxembourg, vers 1908. © D. R. / Collection privée Jacques Prévert

On comprend alors mieux l’importance des contes dans l’oeuvre de Jacques Prévert, que ce soit de manière directe lorsqu’il adapte Andersen pour le cinéma (voir par exemple Le Roi et l’Oiseau avec Paul Grimault ou encore  Le Petit Claus et le Grand Claus avec son frère Pierre Prévert) ou de manière moins directe lorsqu’il construit des scénarios dont la construction est proche de la structure des contes (voir par exemple Les Visiteurs du soir avec Marcel Carné).

L’école buissonnière imaginaire est parfois bien réelle grâce notamment à son père André qui lui écrira une lettre d’excuse pour le directeur de l’école André-Hamon signalant que sa mère étant très malade, son fils devra s’absenter fréquemment. Cette lettre lui servira de « sauf-conduit pour des vacances multiples dans Paris et pendant la période scolaire« . Un jour il rencontre son père dans la rue qui s’étonne de le trouver là et pas à l’école. « Je n’y vais pas très souvent actuellement » répond-t-il et son père l’emmène boire une grenadine…

D’autres fois, André se rend au théâtre de l’Odéon avec Jacques. « Nous allons au théâtre sans payer et toujours très bien placés. / mon père est critique dramatique avec Maximin Roll alias Jean Raphanel. / Le journal s’appelle « Le Strapontin« . »

Il se souvient avoir vu la pièce Les Danicheff de Pierre Newsky. Cette pièce dénonce la méchanceté des nobles de Russie et particulièrement la comtesse Danicheff, imbue de sa noblesse, et met en valeur ce qu’est la vraie noblesse, celle du coeur à travers le personnage d’Osip, un ancien moujik. Son père André fut enthousiasmé par cette pièce et écrira en 1896 que l’intérêt de la pièce (écrite en 1876. NDR) était surtout dû à la « figure mystique du cocher Osip, en la beauté et la grandeur de son sacrifice. »

Mais c’est surtout la pièce de Léon Tolstoï, La Puissance des ténèbres (lien par Google books), qui va le marquer.

Les acteurs étaient tous enroulés dans des couvertures sur un grand poêle où l’on montait par un escalier. Quelqu’un avait tué un enfant et disait qu’il entendait encore, qu’il entendrait toujours « ses petits os qui craquaient… »

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DR C.Aurouet

De l’autre coté de la rue Vaugirard se trouve la rue Victor CousinAndré emmenait fréquemment Jacques et ses frères Jean et Pierre voir des films comiques (Rigadin) ou dramatiques (Les Pilleurs de train/The Great Train Robbery) au Cinéma du Panthéon qui existe toujours.

Derrière l’écran, il y avait un homme qui faisait tous les bruits avec un petit attirail qui n’avait l’air de rien : des grelots, des papiers de verre, un sifflet, un revolver, des marteaux ; et c’était l’orage, le vent et la mer ou le chant des oiseaux.

A la même époque, un célèbre écrivain, de 5 ans plus jeune que Prévert, fréquenta cet ancien gymnase devenu salle de cinéma en 1907 grâce à la société Omnia-Pathé.

« Mon grand-père paraissait à la porte de son bureau et demandait ‘où allez-vous les enfants ?’ ‘- Au Cinéma du Panthéon, c’est tout à côté’, disait ma mère… Le spectacle était commencé. Nous suivions l’ouvreuse en trébuchant, je me sentais clandestin ; au-dessus de nos têtes, un faisceau de lumière blanche traversait la salle, on y voyait danser des poussières, des fumées ; un piano hennissait… Je raclais mon dos à des genoux, je m’asseyais sur un siège grinçant, ma mère glissait une couverture pliée sous mes fesses pour me hausser; enfin je regardais l’écran… Dans l’inconfort égalitaire des salles de quartier, j’avais appris que ce nouvel art était à moi, comme à tous. »

Il s’agit de… Jean-Paul Sartre (in Les Mots. Gallimard. 1964).

Profitons-en pour rappeler qu’en 1953, Jacques Prévert écrit « Entendez-vous gens du Vietnam » pour l’ouvrage L’Affaire Henri Martin de Jean-Paul Sartre. Jeune résistant franc-tireur et partisan, Henri Martin s’engage dans la marine pour combattre les japonais. Il réalise assez rapidement qu’il est en fait utilisé contre les indochinois. Il se révolte et une fois rentré en France il distribue des tracts. Il est inculpé en 1950, accusé de « tentative de démoralisation de l’armée » et condamné à cinq ans de réclusion. Sartre espère par ce livre obtenir sa libération. C’est pourquoi il sollicite différents écrivains, dont Prévert qui apporte son soutien écrivant un texte assez long qui se termine par cette interrogation : « Pourquoi gardez-vous en prison / et depuis déjà plusieurs années / un marin qui s’appelle Martin ? » (texte publié en 1955 dans le recueil La Pluie et le Beau Temps).

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© celine.ronte.free.fr

Prévert évoque cette période de sa vie lors d’une interview donnée en 1965 à la revue Image et Son

Nous, quand on était petits, on allait au cinéma. C’est-à-dire qu’on avait une situation particulière, même si on ne mangeait pas régulièrement, ou à crédit le plus souvent, on allait au cinéma.

D’abord, ça ne coûtait pas cher, de plus, aussi bien mon père, que ma mère, mon frère et moi on aimait le cinéma. Ça coûtait 30 cen­times avec un billet de faveur qu’on trouvait au bureau de tabac. On pouvait aller voir un film.

Quelquefois même, par exemple, aux « Mille Colonnes », rue de la Gaîté, mon père nous disait de passer avant lui. Alors, mon frère et moi on passait et mon père disait : « Les enfants d’abord ». Et il nous faisait passer. Ensuite, il donnait simplement ses deux tickets pour ma mère et pour lui. « Et les enfants ? » – « Quels enfants ? » – « Comment, ils ne sont pas avec vous ? » . « J’ai dit : Les enfants d’abord, parce qu’on laisse passer les enfants d’abord ! ». Et nous, nous étions entrés, nous étions placés. Les places n’étaient pas numérotées et on allait au cinéma comme ça.

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DR

L’école buissonnière pour Prévert, c’est aussi le 15 rue de l’Ecole de Medecine. A cette adresse se trouve, au sein même de la Faculté de Médecine de Paris, le Musée Dupuytren. Fondé en 1835 par un leg du professeur Guillaume Dupuytren, ce musée remarquable traite des « pathologies anatomiques » et renferme squelettes, moulages en cire, malformations diverses conservées dans des bocaux qui illustrent les progrès de la médecine au XIX° siècle.

Prévert se souvient :

C’était rempli de monstres, alors on y allait jamais. Mais il y avait leurs portraits terribles sur de grandes affiches, et à l’entrée, un homme de cire, dans une cage de verre, avait trois oreilles et un pied…

« Nous quand on était petit, on allait au musée Dupuytren, c’était défendu mais on donnait quarante  sous au gardien, c’était le vrai musée pas celui de la foire, ça nous faisait rire et puis peur en même temps. » (in Mon frère Jacques de Pierre Prévert )

La visite est bien évidemment toujours « déconseillée aux personnes sensibles et au jeune public« .

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DR C.Aurouet

Ce Musée existe toujours. Il resta un siècle dans le couvent des Cordeliers, que Prévert a donc connu, avant d’être installé dans ses locaux actuels depuis 1967, après diverses péripéties.  Il est ouvert toutes les après-midi en semaine. Malheureusement, il ne bénéficie d’aucune subvention et risque un jour de disparaître…

Rappelons que l’ancien réfectoire du couvent des Cordeliers hébergea le célèbre club politique de la Révolution Française, le Club des Cordeliers, qui compta notamment parmi ses membres Camille Desmoulins et surtout Danton.

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DR C.Aurouet

CREDITS

– Sauf indications, toutes les citations de Prévert sur cette page sont extraites du recueil annoté Choses et autres (in Œuvres complètes de Jacques Prévert, tome II, La Pléiade) –

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, Choses et autres, Folio, 1972.

La galerie de Ricardo Martins@flickr à qui nous avons emprunté une photo sur cette page (merci à lui).

AUTRES LIENS :

Téléchargez en PDF l’article de Carole Aurouet écrit pour le numéro 5 (été 2007) de la revue Le Frisson Esthétique : « L’école buissonnière ouvre les portes aux frissons esthétiques de l’enfant Prévert« .

Une vingtaine de photographies du Musée Dupuytren sont visibles sur le site de 20minutes.

Le site du documentaire de Pierre Prévert : Mon Frère Jacques.

Le site de Celine Ronté consacré aux Cinémas du Quartier Latin à Paris dont le Cinéma-Panthéon.

Le très beau site ParisAvant.com dont le principe est de « Découvrir Paris par des clichés pris il y a une centaine d’années, confrontés à des photos récentes. »