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DR C.Aurouet

C’est le 4 mars 1912 que la famille Prévert trouve enfin un logement stable au quatrième étage de cet immeuble du XVIIème siècle qui se situe au coin de la rue Madame et de la rue du Vieux-Colombier.

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DR C.Aurouet

Suzanne et André Prévert demeureront dans cet appartement du 7 rue du Vieux-Colombier une fois leurs fils Jacques et Pierre partis. Suzanne y habitera seule après le décès de son époux (5 septembre 1870 – 31 décembre 1936).

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DR ParisAvant.com

Gérard Durand et le site ParisAvant.com nous apprennent qu’en 1800 ce bâtiment était un couvent « où les novices futures soeurs de la Charité étaient formées chez les orphelines de Saint Sulpice« , ce qui est plutôt cocasse pour un anticlérical comme Prévert ! L’édifice a été restauré au XIXème siècle et transformé en caserne de pompiers. De nos jours, l’accès est privé et les appartements sont occupés par les familles des pompiers. L’entrée principale de la caserne est quant à elle située au 11 rue du Vieux-Colombier.

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DR P.Morisson

Quelques années plus tard, en 1921, cette adresse devient celle du siège des éditeurs Stock, Delamain, Boutelleau et Cie. Le premier, Pierre-Victor Stock, éditera bon nombre d’ouvrages Dreyfusards au tournant du siècle mais aussi Oscar Wilde et Charles Dickens, dont Prévert aimait beaucoup David Copperfield.

Stock est ruiné à la fin de la Grande Guerre et c’est son ancien secrétaire Jacques Boutelleau/Chardonne qui reprend alors l’affaire avec son associé, Maurice Delamain. En 1961, ils sont rachetés par Hachette. Ils éditeront, entre autres, Ibsen et Strinberg mais aussi Jean Cocteau (Le Grand Ecart, Orphée) et, en 1927, Mrs Dalloway de Virginia Woolf (voir l’histoire des Editions Stock disponible au format PDF sur leur site).

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DR

La rue du Vieux-Colombier est surtout célèbre dans le milieu artistique par le théâtre du Vieux-Colombier (au n°21) créé par Jacques Copeau en 1913, un an donc après l’arrivée des Prévert. Notons qu’un comédien fait alors partie de cette troupe théâtrale, après avoir débuté comme régisseur puis décorateur… Celui qui endossera le rôle de Archibald Soper, l’évêque de Bedford, dans Drôle de Drame (Marcel Carné, 1937) , et qui prononcera cette désormais fameuse réplique écrite par Jacques Prévert : « Moi, j’ai dit bizarre… Bizarre ? Comme c’est étrange… Pourquoi aurais-je dit bizarre… bizarre« … Louis Jouvet bien sûr !

Jacques Copeau croisera la route de Jacques Prévert lorsqu’il jouera en 1937 dans le film de Claude Autant-Lara et Maurice Lehmann, L’Affaire du courrier de Lyon. Prévert est en effet l’adaptateur, avec Jean Aurenche, du mélodrame de Moreau, Siraudin et Delacour. Il a en revanche refusé d’être crédité au générique à cause de désaccords avec Maurice Lehmann, qui signera la réalisation, en fait effectuée par Claude Autant-Lara.

Yves Courrière nous apprend que les fenêtres de l’appartement des Prévert donnaient sur la rue du Vieux-Colombier et « en enfilade sur la rue Madame où Jacques était allé à l’école communale » (école que nous avons évoquée dans l’un de nos précédents post : ici). Il ajoute que la mère de Prévert, Suzanne, « installa son poste de vigie à la fenêtre d’angle d’où elle guetta durant des années le retour de sa nichée. »

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DR P.Morisson

Jacques Prévert se souvient de cette période et de son exploration du quartier de Saint-Germain-des-Près en compagnie de son père :

Mon père m’emmenait aux Deux Magots, ou chez Lipp. A part, de temps à autre, des bagarres politiques, c’était plutôt calme, trop même. Heureusement il y avait la rue Buci où tout remuait, tout bougeait vivant. André Salmon a décrit cette rue et ses gens dans un livre, Tendres Canailles. Adolescent j’en connus quelques-unes…

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DR parisienne de photographie – 1906

Et dans les Notes de l’édition des oeuvres complètes de La Pléiade, voici les souvenirs que note Prévert :

La concierge et ses filles. /… / Le tailleur italien, sa femme et ses enfants. Nos voisins de palier. / Au dessus : Mme Lisorgues et son mari à la jambe de bois. / La librairie Stock. /… / Acquisition de la couleuvre Esculape. La plus grande. / … / Quelques jours plus tard, terreur de la concierge : « M. Prévert, votre serpent est dans la loge ! » / Coin de la rue Madame et de la rue Vaugirard. / Un immeuble : à la porte cochère, apparition d’une merveilleuse petite fille : Ginette.

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DR P.Morisson

Prévert confiera à André Pozner dans Hebdromadaires (1972) que c’est rue du Vieux-Colombier qu’il écrivit pour la première fois un après-midi, il avait quatorze ans.

Mais le lendemain, il déchira ce texte car dit-il « ça m’a foutu la trouille ! comme un rêve, quelquefois« .

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DR C.Aurouet

A la fin de son texte autobiographique Enfance (écrit en 1959 pour le magazine Elle, puis repris dans une version augmentée et édité dans Choses et autres en 1972), Prévert se souvient d’un épisode qui l’a beaucoup marqué lorsqu’il était âgé de 10/12 ans. Il avait une nouvelle fois séché les cours et s’était rendu à la Gare d’Orsay (actuel Musée d’Orsay) d’où partaient les trains vers la Bretagne, « unique pays qui m’attirait » écrira-t-il. Il se souvient avec émotion de la musique du départ, du charbon, des sifflets, de la ferraille, mais aussi de la première fois où il a vu la mer à La Baule, et surtout d’un petit crabe « captif sous un verre sur la table du Casino » qu’il avait délivré et qu’il n’oublia jamais. Prévert a alors 59 ans lorsqu’il écrit ce souvenir.

Alors enfant, Prévert s’était faufilé sur le quai de la Gare et s’était assis sur un banc. Un train partait quand un voyageur essouflé, avec sa valise « au bout d’un bras« , arriva mais trop tard. Prévert l’observe et a alors les larmes aux yeux. Il aurait voulu l’aider à rattraper le temps, « l’espoir en allé« . Et lorsque l’homme passe à côté de lui, Prévert comprend « qu’avec le train quelque chose de moi avait été emporté« .

Avais-je appris sans le savoir l’indifférence à qui si souvent, je devais avoir recours plus tard ?

Cet évènement d’apparence banal va le marquer profondément au point que lorsqu’il rentre chez lui le soir même, la rue, la maison, ses parents, ses frères jusqu’au couvert « mis pour pas grand chose« , tout lui semble pareil mais…

Je les regardais, je les aimais. Ils m’aimaient et me regardaient. Enfin, on se regardaient.

Ce jour-là, je les aimais peut-être davantage, mais j’étais dans un autre paysage.

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DR

La Gare d’Orsay sera complètement désaffectée dans les années 60. En 1972, elle accueillera, l’espace de quelques années, une structure démontable en bois qui servira à l’éphémère Théâtre d’Orsay. Des spectacles éclectiques y seront montés à partir de textes de Nietzsche, Rabelais, Beckett ou encore Duras. Puis, la troupe devra déménager en 1981 au Théâtre du Rond-Point.

Celui qui dirigea le Théâtre d’Orsay n’était autre que l’un des amis de longue date de Jacques Prévert… Celui qui a mis en scène dès 1936 la pièce qu’il avait écrite pour la troupe de théâtre le groupe Octobre : Le Tableau des merveilles… Celui qui interprète le mime Baptiste Debureau dans Les Enfants du paradis de Marcel CarnéJean-Louis Barrault bien entendu !

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DR

Nous vous souhaitons de très bonnes fêtes de fin d’année

et nous vous retrouverons avec grand plaisir courant janvier 2009

pour la suite de nos pérégrinations sur les traces de Jacques Prévert à Paris.

CREDITS

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, Choses et autres, Folio, 1972.

Le très beau site ParisAvant.com dont le principe est de “Découvrir Paris par des clichés pris il y a une centaine d’années, confrontés à des photos récentes.”

NOTA BENE

Notons qu’en ce mois de décembre 2008 la Mairie de Paris vient de mettre en ligne un site consacré à l’exposition « Jacques Prévert Paris la Belle » qui se tient 5 rue Lobau dans le IVème arrondissement de la capitale, du 23 octobre 2008 au 28 février 2009 : http://www.prevert.paris.fr/prevert/

Ce site propose de redécouvrir de manière virtuelle l’exposition et retrace les grandes étapes de celle-ci à travers une centaine de documents. Précisons d’emblée que si l’on ne peut que se féliciter de cette heureuse initiative, il est cependant très regrettable que ce site soit si lourd. La visite s’avère en effet impossible si vous ne disposez pas d’une connexion très haut débit. De plus, le site bogue souvent, notamment avec Internet Explorer.

Mais enfin, pour les plus patients et courageux, sachez que vous pourrez notamment y voir la première page du texte autobiographique Enfance paru en 1959 dans Elle et une photographie des répétitions de 1936 du Tableau des merveilles écrit par Prévert et mis en scène par Jean-Louis Barrault, que nous venons d’évoquer dans ce post.

CORRECTION (janvier 2009) :

Après un début laborieux, le site http://www.prevert.paris.fr/prevert/ est maintenant très fluide.

bonne visite.


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Lors de notre deuxième post à propos du 4 rue Férou, nous vous avions parlé de l’école de la rue MadamePrévert avait été inscrit en début d’année 1908. C’est à la rentrée scolaire, en octobre 1908, que ses parents décidèrent de le changer d’école (« Mon frère et moi portons plainte contre l’école de la rue Madame » écrira Prévert de manière énigmatique dans les notes d’Enfance, in La Pléiade volume II). Ils décident de l’inscrire à l’école privée André-Hamon créée en 1637 au 68 rue d’assas, au bout de la rue Madame. Prévert y restera jusqu’en 1914.

DR C.Aurouet

« Mon père prend une grande décision : il a trouvé une école merveilleuse rue d’Assas avec une grande cour, du soleil, des arbres, de la lumière. Mais il nous prévient que c’est une école libre. Nous aurions dû dire « tant mieux! » mais on savait déjà ce que c’était un peu. Mon père nous rassure. « Ce ne sont pas des prêtres qui font la classe ». Dommage ! on aurait bien rigolé ! … Nous y allons la mort dans l’âme. Mais mon père avait raison. Il y a beaucoup de soleil. Et c’est marrant comme tout. Le dimanche seulement : instruction religieuse, catéchisme. » (in La Pléiade volume II)

Sans doute les parents de Prévert ont-il voulu faire preuve de bonne volonté en contentant ainsi le grand-père Auguste le Sévère, marguillier à Saint-Nicolas du Chardonnet, la fameuse église traditionaliste parisienne (cf notre post précédent). D’ailleurs Prévert reconnaitra que son père « avait pris cette décision pour ne pas trop désobliger mon grand-père, Auguste le Sévère, dont il dépendait parfois un peu en raison de ses incessantes et vertigineuses difficultés monétaires…  » (in Hebdromadaires, Guy Authier éditeur. 1972).

L’instruction religieuse est donc de rigueur à l’école André-Hamon. Pendant le cours de catéchisme, les réparties de l’écolier vont bon train et elles lui auraient d’ailleurs valu d’être souvent mis à la porte, surtout quand il comparait défavorablement la Bible à la mythologie. Le jeune Jacques est un gavroche au tempérament bien trempé et à la gouaille bien balancée. Quand il lui arrive de trop répliquer, son père lui dit : « t’es pas poli mais écrit le mon petit, tu le dis si bien. »

L’ondoiement lui a été donné le 20 mars 1900. Le 23 mars 1911, en l’église Saint-Sulpice, il est baptisé.

DR C.Aurouet

Ces quelques années de catéchisme vont marquer durablement Prévert et sont sans doute avec son grand-père la source de son profond anticléricalisme.

Prévert s’emportera d’ailleurs à la lecture d’un article de François Mauriac qui estimait qu’on ne croirait pas s’il racontait « les mesures prises pour nous faire ignorer notre propre corps. »

« Mais si, c’est tout à fait « croyable ». Il suffit d’avoir subi, enfant, tant soit peu d’éducation religieuse, ou d’interroger un enfant sur le catéchisme d’aujourd’hui, pour en être persuadé !  » s’exclamera Prévert face à André Pozner qui note la véhémence d’adolescent et la vigueur avec laquelle Prévert a réagi.

Il ajoutera dans le recueil Choses et Autres (Folio.1972) qu’il a toujours été « intact de Dieu » et que ceux qui essayaient de le sauver, de le remettre sur le droit chemin, s’escrimaient « en pure perte ». « Même tout petit, j’étais assez grand pour me sauver moi-même dès que je les voyais arriver. »

DR P.Morisson

On croit souvent à tord que Prévert a traversé sa période scolaire au fond de la classe, à dire « oui à ce qu’il aime » et « non au professeur« , à l’instar de l’élève de son fameux poème Le Cancre (in Paroles. 1946). Or Prévert est premier au tableau d’honneur de sa classe en 1908 et obtient son certificat d’études en 1911 avec 9,5/10 en orthographe, 7 en rédaction, 8 en lecture et récitation et 7 en rédaction, mais 4 en calcul ! Mais il est vrai qu’il n’aime guère l’école, où il s’ennuie fermement…

André et Suzanne Prévert, ses parents, ayant eux aussi vécu une enfance traumatisée par une éducation catholique stricte ont laissé Jacques Prévert plus libre de ce poids moral. Ainsi André offrit-il à son fils Jacques un livre sur les Mythologies pour lui changer les idées, « leurs idées » dira-t-il, des Mythologies qui auront beaucoup d’influence sur sa carrière.

« C’était beau. Il y avait des dieux et des déesses qui s’aimaient, se battaient, des gens comme dans la vie et les contes de fées. »

DR P.Morisson

« L’école était au fond d’un passage. Sur la droite, il y avait un patronage, le patronage Ollier. Un mur ! Mais sur la gauche, des ateliers d’artiste, et des modèles passaient, entraient et sortaient, elles étaient belles et légèrement vêtues, l’été. Elles ressemblaient bien plus aux déesses de la mythologie qu’aux saintes du paradis. » (in Hebdromadaires, Guy Authier éditeur. 1972).

On trouve toujours de nos jours le P.O (Patronage Ollier) fondé en 1895 par Gaston Simard de Pitray, prêtre de Saint-Sulpice qui pensait qu’il fallait « aider les familles aristocratiques ou bourgeoises du quartier à découvrir que le christianisme avait une dimension sociale et humaine de promotion des plus pauvres. » Prévert y croisa très certainement Maurice Perrenet, inscrit en 1909, qui deviendra prêtre de Saint-Sulpice et consacrera 70 ans de sa vie au P.O…

©le P-O.com

Aujourd’hui, l’école André Hamon est devenue le collège et le lycée privés Saint-Sulpice. Non loin de là, au numéro 128 se trouve la fameuse école laïque L’Alsacienne fondée en 1874.

Ironie de l’histoire, j’ai été moi-même (Philippe) élève au lycée en première et terminale dans les années 80 à « Saint-Sulpice »…

CREDITS

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, “Enfances”, in Choses et autres, Folio, 1972.

Pozner André et Prévert Jacques, Hebdromadaires, Guy Authier éditeur. 1972.

Le site du Collège & Lycée privés SAINT-SULPICE à qui nous avons emprunté deux photos ci-dessus.

Le site du Patronage Ollier (P.O) à qui nous avons emprunté la photo ci-dessus.

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Revenons quelques années en arrière.

Les Prévert sont partis à Toulon durant l’hiver 1906, avec l’espoir pour le père André d’obtenir un hypothétique emploi qu’il ne décrochera finalement pas. La famille revient alors à Paris en 1907 et habite tout d’abord, après un rapide passage par un hôtel de la gare de Lyon, au 7 rue de Vaugirard, puis 4 rue Férou (voir nos deux premiers posts). Le salut viendra du grand-père paternel, le fervent catholique pratiquant Auguste Prévert (surnommé par Jacques “Auguste le Sévère”). Il offre un emploi à son fils André à l’Office central des oeuvres de bienfaisance.

André Prévert est alors chargé de la répartition des aumônes aux pauvres c’est-à-dire (écrira Prévert dans Choses et Autres. Folio, 1972) « On allait voir les pauvres que mon grand-père évoquait tous les dimanches avec une condescendante commisération« . Précisons qu’Auguste le Sévère est également marguillier à Saint-Nicolas du Chardonnet, la fameuse église traditionnaliste parisienne.

L’Office central des oeuvres de bienfaisance de Paris est situé à l’époque au 175 boulevard Saint-Germain, à l’angle de la rue des Saint-Pères, à quelques pâtés de maisons seulement des domiciles familiaux de la famille Prévert dans les années 10.

DR C.Aurouet

Visiter les pauvres et décider lequel d’entre eux mérite plus que les autres de recevoir de l’aide est une tâche bien délicate et éprouvante lorsque, comme André Prévert, on est soi-même dans la galère ! Jacques Prévert accompagne souvent son père le jeudi. « On allait partout, on entrait partout comme à la fête, mais une grande fête triste, sans musique et qui n’en finissait jamais… mais c’était toujours les rues des plus pauvres quartiers qui avaient les plus jolis noms. »

Prévert cite alors la rue de la Chine (décrite par Huysmann en 1880 ici), la fameuse petite rue du Chat qui Pêche, la rue des Fillettes à coté de la rue de l’Evangile où furent tournées quelques scènes du film Les Portes de la Nuit (Marcel Carné, 1946) dont il signa le scénario, la rue du Roi-Doré dont un récent incendie meurtrier (2005) nous rappelle la pauvreté et l’insalubrité qui sont toujours de mise dans certains quartiers de Paris, plus d’un siècle après les constats de Prévert ! « C’était sûrement les pauvres qui les avaient trouvés, ces noms, pour embellir les choses« .

DR P.Morisson

Jacques Prévert évoque les Romanichels « toujours en voyage même quand ils restent là« , les chiffonniers aussi, mais ceux qu’il aime particulièrement ce sont les égoutiers.

« Ils avaient un travail mystérieux et dur et je les trouvais beaux quand ils marchaient tout droits, avec leurs grandes bottes noires, comme des seigneurs. Une fois j’en rencontrai trois, un gros, un maigre, un moyen et c’étaient tout à fait aussi souriants et aussi fiers, les trois mousquetaires. »

Egoutiers en 1910 à Paris © Jacques Boyer / Roger-Viollet

Et en 1910, Jacques Prévert a vécu la grande crue de Paris. Le VIe arrondissement fut bien touché, comme en témoignent les trois photographies du boulevard Saint-Germain prises à l’époque.

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Le petit Jacques Prévert fut bien évidemment marqué par cette période de déambulations avec son père dans les quartiers pauvres de Paris. Sa sensibilité à la misère et au sort injuste enduré par certains prennent très probablement racine dans ces visites. Constamment, Prévert se tiendra à côté des opprimés et sa tendresse se tournera vers les plus démunis. Dans ses textes poétiques et cinématographiques, il ne cessera de leur donner la parole. Ces quartiers constitueront aussi plus tard le cadre de certains de ses scénarios.

La rue de l'Evangile dans "Les Portes de la Nuit" (Marcel Carné, 1946)

En 1963, L’Office central des oeuvres de bienfaisance de Paris et le Musée social ont fusionné pour devenir la fondation CEDIAS-musée social. Ils sont situés au 5, rue Las Cases dans le VIIe arrondissement de Paris.

Ironie de l’histoire, le 175 boulevard Saint-Germain deviendra à la fin des années 80 la boutique de luxe phare et le siège social de la maison de prêt-à-porter Sonia Rykiel !

DR P.Morisson

CREDITS

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, “Enfances”, in Choses et autres, Folio, 1972.

Le site de La Parisienne de Photographie / Paris en images grâce à qui nous avons trouvé cette photo des égoutiers chers à Prévert.

AUTRES LIENS

Sur le site de la BNF, vous pouvez lire l’ouvrage édité en 1912 « Paris charitable et bienfaisant » par l’Office central des oeuvres de bienfaisance, cliquez ici.

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Nous avons quitté les Prévert à la fin de l’année 1907 rue de Vaugirard où ils habitaient un petit deux pièces sous les toits d’un immeuble parisien. Ont-ils déménagé pour des histoires de créanciers ou au contraire « pour occuper un logement plus confortable dans une demeure patricienne » ? En tout cas il est sûr que « l’hôtel de François Mahé de La Bourdonnais, gouverneur général des îles de France et de Bourbon » situé au 4 rue Férou montre un changement de standing évident, du moins en apparence car la famille demeure toujours en hauteur et dans un espace limité… (Les deux citations précédentes sont extraites de la biographie de Prévert par Yves Courrière, voir les crédits ci-dessous).

DR C.Aurouet

Comme le remarque Yves Courrière justement, l’hôtel, à cinq fenêtres sur deux étages et un troisième mansardé, a « belle allure avec sa double porte cochère surmontée d’un mascaron, sa cour où subsitait un puits et son escalier à rampe de fer forgé« . Malheureusement nous n’avons pas pu pénétrer à l’intérieur lors de notre balade sur les traces de Jacques Prévert, mais nous réessaierons une prochaine fois.

Je (Carole) suis entrée dans la cour de cet immeuble le mois dernier. Il a été entièrement restauré, dans l’esprit de l’époque, et est aujourd’hui d’un grand standing, même sous les toits. En témoigne le prix proposé pour la location d’un dupleix à cette adresse : 3000 euros par mois (cf. lien ci-dessous) !

DR P.Morisson

Un mascaron anthropomorphique, avec des motifs de végétaux, surplombe une magnifique porte en bois et accueille les visiteurs. Sa fonction originelle serait de repousser les mauvais esprits afin qu’ils ne pénétrent pas dans le lieu. Il a certainement dû ne pas laisser indifférents les enfants qui vivaient dans cet immeuble…

Pour la petite histoire, le 4 rue Férou sera aussi l’adresse de la revue fondée par Jean-Paul Sartre Les Temps Modernes. L’écrivain Michel Déon y habita vingt ans. Et c’est également rue Férou que se trouve le domicile d’Athos, l’un des trois mousquetaires, selon Alexandre Dumas.

Et c’est au 2bis rue Férou que Man Ray installa son atelier (non chauffé) à partir des années cinquantes à sa mort en 1976. Notons que Prévert a fait sa rencontre avec les surréalistes, et qu’il fut l’un des chefs opérateurs du court-métrage Souvenirs de Paris ou Paris-Express que Pierre et Jacques Prévert tournèrent en 1928, et dont certaines des séquences furent reprises dans Paris la belle de Pierre Prévert en 1960. Un documentaire a été tourné sur son atelier, qui fut détruit en 1989, par François Levy-Kuentz. Vous pouvez en voir un extrait sur le site de la Roland Collection.

Notons aussi que Ernest Hemingway habita 6 rue Férou à partir de 1929. Or, c’est Marcel Duhamel – grand ami de Jacques et Pierre, et créateur de la célèbre collection « Série noire », dont le titre fut d’ailleurs trouvé par Prévert – qui traduira Hemingway en français.

DR C.Aurouet

Revenons à Prévert.

Au bout de la rue Férou se trouve toujours le Musée du Luxembourg où son père l’emmena souvent. Dans le documentaire Mon Frère Jacques de Pierre Prévert, il raconte qu’il y avait « une peinture d’un très mauvais peintre sans doute : à l’hôpital, un père apportait une orange à un enfant dont je pensais qu’il allait mourir. C’était très triste et j’aimais ça. Il y avait aussi les Impressionnistes, Claude Monet, j’aimais beaucoup« . C’est là surtout qu’il a découvert l’émouvant tableau Le Pauvre Pêcheur de Puvis de Chavannes que son père aimait beaucoup car « il trouvait que ça lui ressemblait, ce qui était un peu vrai » (Cliquez ici pour voir ce tableau).

En débouchant de la rue Férou sur la place Saint-Sulpice (photographies d’époque ci-dessous)…

… on tombe sur l’Hôtel des Finances, qui est alors l’ancien séminaire de Saint-Sulpice. Pendant la guerre de 1914-1918, il servit de poste de secours.

Dans les notes relatives à son texte autobiographique « Enfance » (in Choses et autres, Folio, 1972), à propos de la rue Férou, Prévert écrit :

« Les trois mousquetaires. / La rue du Canivet : le fils de la concierge a fauché l’argent du loyer et l’a distribué à ses copains du quartier. / … / Le Musée du Luxembourg. / Le Chevalier aux Fleurs. / Les Impressionnistes. / Un tableau pour de vrai. / La visite à l’hôpital. / Puvis de Chavannes : le pauvre pêcheur. / Changement d’école, rue Madame. Horrible. / Les cent mille chemises. Les faux cols à Papa. / Des punaises. (Nous avons déjà fait connaissance avec elles rue de Vaugirard). Elles nous suivront par la suite très longtemps…« 

DR C.Aurouet

Le changement d’école dont vient de parler Prévert, qu’il qualifie d' »horrible« , était principalement dû au fait qu’il s’y ennuyait encore plus qu’à celle de la rue Vaugirard, et puis il n’y avait pas un arbre dans la cour de l’école ! Pour Enfance, il se souvient de ce maître avec qui il avait eu des ennuis : « Et comme je parlais il s’était mis à crier : « Prévert voulez-vous vous taire ! » et j’avais répondu « non », c’était pendant la leçon de grammaire et j’étais dans mon droit répondant à une question. Il n’avait qu’à me dire taisez-vous, je me serais tu, sans le vouloir, parce que c’était un ordre. »

Cette école, située au 42 rue Madame, s’appelle maintenant l’Ecole Elémentaire de la Mairie de Paris VIe arrondissement (un chouette blog, un autre, celui des parents de l’école, un vieux site).

Clio20 @ Flickr

DR. Clio20 @ Flickr

Le dernier Noël que les Prévert passèrent rue Férou (1909) restera dans la mémoire de Jacques Prévert comme « l’histoire de mon père et du couvert du pauvre« .

Son père André aperçoit un clochard mendier sous la neige au bout de la rue Férou, place Saint-Sulpice. Il lui dit de venir chez lui car « il y a toujours le couvert du pauvre« . La mère, Suzanne, les voit arriver et rétorque que s’il y a bien chez eux le couvert du pauvre, il y a en tout cas rien à manger ! Le clochard sort alors spontanément de sa poche (la journée a été bonne) l’argent qu’il a récolté ce jour. Puis André et le clochard partent « à coté dans la rue Servandoni où il y avait encore des boutiques ouvertes et puis ils sont revenus avec des victuailles et, comme ça, on a pu réveillonner« .

DR. Clio20 @ Flickr

CREDITS

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, “Enfances”, in Choses et autres, Folio, 1972.

La galerie de Clio20 @ Flickr à qui nous avons emprunté les 2 dernières photos sur cette page (merci à elle).

AUTRES LIENS

La rue Férou sur un post du blog de THBZ : bloc-notes et le deuxième post ici.

Quelques photos d’un dupleix à louer au rez-de-chaussée du 4 rue Férou

(3000 euros/mois !).

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Jacques Prévert voit le jour le 4 février 1900 chez ses parents, au 19 rue de Chartres à Neuilly-sur-Seine. Son frère aîné, Jean, est né en 1898 (et décèdera en 1915 de la typhoïde). Quand à Pierre, son frère cadet qui deviendra cinéaste, il naît le 26 mai 1906.

Peu après la naissance de leur troisième garçon, la famille Prévert doit quitter précipitamment la banlieue parisienne. Elle part vivre dans un hôtel à Toulon, place Armand-Vallée, pour un hypothétique emploi que le père de famille, André Prévert, ne décrochera finalement pas. C’est à ce moment que Jacques Prévert empêche son père de se suicider. Alors que ce dernier veut se jeter à l’eau, le petit garçon de sept ans le prend par la main et le ramène à la maison…

De retour à Paris, la famille Prévert vit d’abord quelques mois dans un un hôtel près de la Gare de Lyon. Puis, grâce à Auguste Prévert (le grand-père, surnommé « Auguste le Sévère »), André Prévert est affecté à l’Office central des Oeuvres charitables où il est chargé de la répartition des aumônes aux pauvres (mais nous en reparlerons).

Très vite André Prévert trouve un petit deux pièces au dernier étage d’un immeuble – « à deux pas du jardin du Luxembourg et du théâtre de l’Odéon » (« Enfance« , in Choses et autres, Folio, 1972 ; les citations suivantes sont extraites de ce texte autobiographique) – situé au 7 rue de Vaugirard.

DR C.Aurouet

Jacques Prévert se souvient de cet appartement, de la petite cuisine, de l’eau et des toilettes qui sont sur le palier, « là on rencontre tout le temps les voisins, comme ça on sait qui c’est« . Il se souvient aussi très bien de cet escalier Louis XIII « avec tellement de marches qu’on dirait un toboggan« .

DR P.Morisson

« On pouvait le gravir à cheval » dira son père, « Moi je peux le descendre en courant » assurera Prévert.

DR P.Morisson

Cet immeuble possède un étage avec trois hautes fenêtres puis deux autres qui vont en s’amenuisant, ce qui fait qu’au dernier étage il faut se baisser pour monter. L’escalier est en effet impressionnant, notamment à cause des ses balustres en bois et de ses tomettes patinées par les pas des habitants qu’elles ont vu défiler.

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Les fenêtres de l’appartement donnent « sur le ciel, l’une d’elles sur la cour de l’école« .

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Prévert est inscrit à l’école communale de garçons qui jouxte l’immeuble, au 9 rue de Vaugirard, le 1er février 1907, trois jours avant son septième anniversaire. C’est la première fois qu’il est scolarisé, et c’est un peu tardif. L’école ne lui laisse pas un souvenir impérissable : « On est assis toute la journée, on n’a pas le droit de bouger, on guette les heures et on les écoute sonner« .

La première école de Jacques Prévert existe toujours, elle s’appelle très simplement : l’Ecole élémentaire de Vaugirard.

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Prévert se souvient également de ce couple d’américains qui descendent dans l’hôtel en face de l’immeuble. Ils ont un petit garçon et une petite fille avec qui Prévert joue. « Ils ne parlent pas le français. Je ne parle pas anglais. Nous arrivons très vite à nous comprendre. Et pourtant nous ne sommes pas pareils« .

A cet emplacement se trouve l’Hôtel du Luxembourg qui fut fréquenté par Verlaine de mars 1889 à décembre 1894, comme nous l’apprend une plaque sur le mur de l’entrée.

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Puis Prévert ajoute : « Aujourd’hui ils sont loin. Ils ont grandi. ils sont morts ou vivants, mais dans l’aujourd’hui dont je parle ils sont là, ils n’ont pas bougé… »

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« Aujourd’hui, l’aujourd’hui d’aujourd’hui, je puis m’asseoir sur les marches en face de l’hôtel qui, démoli, disparu, n’a tout de même pas bougé. / J’étais assis sur les trois marches. on s’était dit « au revoir à demain! » et la nuit commençait à tomber. / Et j’avais envie de pleurer. Oh! pas avec des larmes, mais avec lucidité. Je n’étais pas heureux de ma journée. / Je trouvais que le petit garçon était plus beau que la petite fille. / ça me gênait. Ce n’était pas la petite fille que j’avais rêvée, que je cherchais, c’était une petite fille à rire, une petite fille à jouer, pas une petite fille à aimer./ Qui donc, où donc avais-je appris à chercher la beauté, « ma beauté » ?

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A côté de l’hôtel dont parle Prévert il y avait un bouquiniste où il a pu découvrir des feuilletons comme « Nat Pinkerton », « Texas Jack » et surtout « Sitting Bull » qu’il aimait beaucoup « parce qu’il était indien et que les indiens… c’était eux qui étaient dans leur droit, comme les Noirs de La case de l’oncle Tom« .

Il y a toujours un libraire en face du 7 rue de Vaugirard : la Librairie Gaspa.

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L’année d’après, en 1908, les Prévert déménagent suite à nouveau à des problèmes financiers et partent habiter à quelques centaines de mètres de là au 4 rue Férou – une petite rue perpendiculaire à la rue de Vaugirard qui débouche sur la Place Saint-Sulpice – qui se trouve en face du Musée du Luxembourg dont nous parlerons la prochaine fois.

CREDITS

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Arnaud Laster, Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, « Enfances », in Choses et autres, Folio, 1972.

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