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Archive for the ‘Photographies’ Category

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

Depuis le 20 janvier 2010 et jusqu’au 29 mai, les parisiens peuvent découvrir la première exposition d’envergure consacrée au photographe humaniste oublié IZIS : « Izis, Paris des Rêves ».

Les amateurs de Jacques Prévert connaissent bien ce nom pourtant puisqu’ils ont collaboré ensemble à plusieurs livres majeurs dans les années 50 que les éditions du Cherche-Midi ont réédités en 2008 : Grand Bal de Printemps et Charmes de Londres .  Mais en partie due sans doute à sa personnalité discrète, Izis est resté dans l’ombre de ses pairs (Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis, Robert Doisneau et Brassaï) célébrés lors de cette exposition fameuse à New York en 1951 : « Five French Photographers« .

Sur les quais de la Seine Petit Pont. © Izis bidermanas

Né en Lituanie en 1911, Izis (né Israel Bidermanas) a fui son pays (sous dictature Smetona) pour émigrer en 1931 à Paris. Il a 20 ans et cette séparation va le hanter toute sa vie (ses parents seront assassinés en 1941 par les Nazis à Marijimpolé). Ses premières années à Paris sont très dures. Sans papiers comme beaucoup d’immigrés d’Europe de l’Est à l’époque , il connaît la misère.

Pourquoi est-il venu en France ? Manuel Bidermanas (son fils, photographe, qui a été directeur général de l’agence Sygma et l’un des deux commissaires de l’exposition) nous apprend que pour les juifs il y a cette phrase en hébreux qui dit : « heureux comme Dieu en France« . C’est alors la pleine époque du Montparnasse qui attire depuis le début du siècle de nombreux artistes du monde entier. Manuel Bidermanas ajoute que « lorsque l’on est un étranger pauvre avec un tempérament artistique, on rêve de Montparnasse , de ce foisonnement artistique car ils sont tous là. Et puis c’est la liberté !« .

Mais pourquoi s’est-il lancé dans la photographie ? « Toute la famille était photographe du côté paternel comme du côté maternel » nous confie Manuel Bidermanas avant d’ajouter que  « Le grand-père originaire de Vitebsk était photographe… La photographie ? c’est comme le cinéma ambulant chez les juifs russes« .

Place Falguière, 1949. © Izis bidermanas

A Paris, il est embauché chez le photographe Arnal boulevard Rochechouart dont il épousera la fille Anna et avec qui il aura un fils Manuel juste avant la guerre. Il fui alors dans le Limousin avec sa famille à Ambazac au nord-est de Limoges. Il survit grâce à l’aide des Limousins dont la famille Jouannet qui seront nommés « Justes des Nations » par l’institut Yad Vashem.

C’est à Ambazac qu’il va rencontrer des Maquisards ce qui va donner lieu à une éblouissante série de photographies en septembre 1944 : Ceux de Grammont.

L’exposition « Izis, Paris des Rêves » commence ainsi par cette série et met en perspective les différents tirages qu’Izis fera au fil des années (il en fera un dernier tirage dans les années 70 en restaurant le fond blanc d’origine). Il faut d’ailleurs saluer ces agrandissements préparés exclusivement pour cette exposition qui accentuent le regard et l’attitude de ces jeunes Maquisards.

Les Maquisards (entrée de l'exposition) © Izis bidermanas

Après la guerre, de retour à Paris, Izis est embauché dès le premier numéro (en 1949) par la revue Paris-Match avec qui il restera 20 ans.

Mais c’est en 1950 que paraît son premier ouvrage d’importance à La Guilde du Livre puis chez Clairefontaine et qui se vendra à plus de 170 000 exemplaires : Paris des Rêves.

A chaque photographie d’Izis sur la page de droite correspond un texte d’un écrivain/poète célèbre sur la page de gauche. Ainsi s’y croisent Jean Cocteau, Paul Eluard, mais aussi Henri Calet et Robert Giraud. Ce livre formera la base de cette exposition « Izis, Paris des Rêves » à Paris.

Malheureusement pour des questions de droits liés aux textes de ces personnalités, ce livre magnifique ne sera jamais réédité. Ainsi ce texte d’André Breton :

Texte d'André Breton (in. Paris des Rêves) (c) D.R

Pour la suite de la carrière d’Izis nous vous renvoyons en ce qui concerne les deux livres nés de sa collaboration avec Jacques Prévert aux deux articles que nous leur avons consacrés (sur le site de Marcel Carné) : Grand Bal de Printemps et Charmes de Londres (réédités par les éditions du Cherche-Midi).

Manuel Bidermanas se souvient qu’en 1956, son père Izis l’avait emmené rencontrer Prévert sur le tournage de Notre-Dame de Paris que Jean Delannoy tourna d’après le livre de Victor Hugo adapté par Jean Aurenche et… Jacques Prévert.

C’était la première fois où j’ai rencontré Prévert. C’était très court et j’étais très jeune. La deuxième, c’était pour son exposition de collages à la galerie Maeght. Là j’ai parlé longuement avec lui. Tout ce qu’il disait c’était de la poésie même dans la conversation la plus courante.  Ce n’était pas une logorrhée mais un flot de poésie permanente. Il était d’une extrême gentillesse, d’une grande intelligence et d’une grande sensibilité. C’était un buvard…

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

En évoquant les rapports entre Izis et Prévert, on perçoit chez Manuel Bidermanas cette fêlure due au divorce de ses parents durant la guerre et qu’il conserve toujours aussi fort.

Lors de leur collaboration sur le livre Charmes de Londres, je me demande encore comment deux hommes aussi dissemblables (en dehors de la poésie) ont pu cohabiter, s’entendre, être amis. Pour moi c’est un mystère total, je ne  sais pas quels étaient les points d’achoppement… J’ai appris que Prévert ramenait des jouets à sa fille Michèle (un cheval de bois) et moi je n’avais rien. Je ne lui en veux pas cependant. Prévert courait les magasins à Londres pour chercher des chaussures, un chapeau. Le tweed mon père ne savait même pas ce que c’était ! Ils ont vécu plusieurs semaines sur un total de deux ou trois voyages peut-être et se sont magnifiquement entendus. Mais au quotidien ? il faut manger, en plus Prévert picolait et mon père non…

Est-ce que mon père recevait Prévert chez lui ?  et comment ça se passait ? Les seules fois ou j’ai assisté à une « réception » c’était l’angoisse totale ! Recevoir n’était pas naturel pour Izis et ma belle-mère… Il a été un homme malheureux toute sa vie. Un jour il m’a dit qu’il avait mieux réussi sa vie professionnelle que sentimentale.

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

Pour terminer, nous souhaitons vous faire partager ces quelques extraits du dernier recueil d’Izis paru en 1977 chez Fernand Nathan et qui n’ont pas été retenus pour cette exposition.

Ce livre reprend le même principe que Paris des Rêves. Il s’intitule fort justement : Paris des Poètes et l’on y retrouve des textes de Ionesco, Aragon, ou Lawrence Durrell. Bien sûr le Paris des années 70 n’est déjà plus le Paris des années 50 et d’ailleurs Prévert meurt la même année. L’ensemble paraît un peu daté, certaines photographies en couleur notamment.

Et pourtant, celle-ci n’est-elle pas un pied de nez à Izis ? Lui qui devra attendre presque 30 ans pour être enfin reconnu et exposé au même endroit où a été prise cette photographie ?

Métro Hôtel de Ville © Izis bidermanas

Et celle-ci ? Comme un écho à ce qu’écrivent (mais en parlant du livre Paris des Rêves) les commissaires de l’exposition Armelle Canitrot et Manuel Bidermanas :

« Pour Izis, le temps de Paris s’est arrêté, doit s’arrêter, afin de correspondre aux « images du rêve » C’est donc un Paris suspendu, atemporel, éternel que recherche le photographe dans ses promenades… ».

La page centrale du recueil Paris des Poètes © Izis bidermanas

Puis au détour d’une page, il y a cet éclat éblouissant pris avenue d’Italie dans le 13°arrondissement de Paris, lui qui habitait rue Henri Pape juste à côté.

Avenue d'Italie (in. Paris des Poètes) © Izis bidermanas

Et Robert Sabatier écrit sur la page de gauche ceci :

Robert Sabatier (in.Paris des Poètes) (c) D.R

Nous n’allons pas vous décrire en détail cette exposition. Pour cela, nous vous conseillons de vous rendre sur le beau site de l’exposition : izis.paris.fr/izis.html. Vous pouvez également télécharger le pdf du dossier de presse de l’exposition disponible ici. La lecture d’articles sur l’exposition peut être aussi passionnante comme celui-ci sur le blog d’Anna Galore.

A noter l’article Izis et Onirisme sur le blog d’Olivier Bailly. Olivier Bailly a également mis en ligne une interview très intéressante de l’éditeur René Rougerie qui a publié en 1950 « Les Yeux de l’âme », le premier livre d’Izis .

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

Manuel Bidermanas revient au détour de la conversation sur le rapport qu’entretenait Izis avec ses origines et la Lituanie :

Je lui ai dit : je manque de terre à mes souliers, c’est un vide que je voudrais combler, je voudrais que l’on aille dans ton village à Marijimpolé, et c’est la seule fois où je l’ai vu pleurer.

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

A la fin du livre Paris des poètes, on trouve la retranscription manuscrite de ce poème que Prévert écrivit pour Izis dans leur livre Grand Bal de Printemps :

Jacques Prévert (in. Paris des Poètes) © Fatras succession jacques Prévert

Nous laissons le mot de la fin à Izis par cette citation que l’on trouve dans le beau catalogue de l’exposition « Izis, Paris des Rêves » (ed.Flammarion)

Les meilleures photos n’ont pas été faites. Il reste comme un regret dans mes souvenirs.

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Diaporama de photographies de l’exposition « Izis, Paris des Rêves »

Infos pratiques

Du 20 janvier au 29 mai
Hôtel de Ville – Salle St-Jean
5 rue de Lobau 75004 Paris
M° Hôtel de ville
Bus : 70/72/74/76/96
Informations : tél. 39 75
Tous les jours de 10h à 19h sauf dimanches et jours fériés

Entrée libre – La page consacrée à Izis sur le site de la Mairie de Paris et aussi celle-ci ou celle-là.

Cet article a été écrit sur la base d’un entretien (Paris, Novembre 2008) avec le fils d’Izis, commissaire de l’exposition, Manuel Bidermanas.

Vous trouverez ci-dessous un article inédit écrit en 2009 sur Izis avant 1945 basé sur ce même entretien.

Du 14 novembre 2006 au 14 janvier 2007 s’est déroulé à Vilnius au Musée des Beaux-Arts de Lituanie, avec la collaboration du Centre culturel français, la toute première exposition consacrée à Izis, l’enfant du pays, lui qui était né à une centaine de kilomètres de là à Marijampolé au sud du pays.

Pourtant, pour rien au monde Izis n’aurait accepté de revenir sur les traces de son enfance tant le souvenir familial était profond et la plaie à vif malgré les années. Son fils Manuel Bidermanas se souvient que lorsqu’il a commencé à gagner sa vie convenablement, il a demandé à son père d’aller à Vilnius avec lui car il « manquait de terre à ses souliers » selon sa belle expression. « C’est un vide que je voudrais combler, je voudrais que l’on aille dans ton village à Marijampolé et c’est la seule fois où je l’ai vu pleurer. »

C’est donc son fils Manuel Bidermanas qui depuis quelques années s’occupe de transmettre le patrimoine que son père nous as laissé et d’entretenir sa mémoire trop longtemps oubliée.
Une filiation difficile à porter tant les liens familiaux ont été blessés par le divorce d’Izis d’avec sa première femme Anna, la mère donc de Manuel Bidermanas, en pleine clandestinité durant la 2° guerre mondiale à Ambazac, près de Limoges.
« Moi à soixante-dix ans, je ne le digère toujours pas, vous vous rendez compte ? » s’écrit Manuel Bidermanas qui se souvient qu’il est resté caché avec sa mère, sa grand-mère et quelques cousins, cousines dans un hameau à quelques kilomètres d’Ambazac où son père vivait caché également avec sa soeur et son beau-frère. Plusieurs habitants de cette commune du Limousin (la famille Jouannet notamment) ont d’ailleurs été reconnu Justes de France par l’Institut Yad Vashem. Lors de l’exposition « Izis, photographe de l’instant » à Limoges en 2007, Manuel Bidermanas en a retrouvé certains.

A Ambazac, il est prévu de reconstruire à l’identique le laboratoire clandestin d’Izis qui servira de musée permanent. En effet à cette époque il travaille comme retoucheur pour des photographes locaux mais le papier de tirage est difficile à trouver en temps de guerre. Lors de son discours à Limoges, Manuel Bidermanas a cette phrase choc : « Vous nous affamiez mais vous ne nous dénonciaient pas » et il ajoute « parce qu’il fallait donner la chaine en or pour six oeufs quand même…« . Puis il évoque ce 4 août 1944 où les Nazis regroupent les hommes du village. L’un des amis d’Izis tente de s’enfuir en courant, un allemand lui tire dessus et la balle l’érafle. « Alors mon père s’exclame : « ne tirez pas c’est un simple d’esprit ». Or comme il parle allemand, il se fait tabasser pour qu’il dénonce les autres. La chance sera « la radio a annoncé que les maquis étaient juste derrière et qu’il fallait déguerpir. Mon père ne m’a jamais raconté cette histoire ! ». Manuel Bidermanas raconte alors que tous les 04 août par la suite, les survivants se rassemblaient et qu’il a su en tombant sur des photographies de ces réunions, « Il ne me l’avais jamais dit ! » insiste-t-il.

Lorsqu’il y est retourné à son tour lors de cette exposition à Limoges dont nous parlions précédemment, il a même retrouvé l’arbre auquel il s’était attaché pour ne pas aller à l’école (il avait cinq ans). Cette école existe toujours et par l’un de ces clin d’oeil de l’histoire dont nous sommes friands, elle s’appelle : l’Ecole Jacques Prévert.

Mais revenons à l’enfance d’Izis.

Il était né le 17 janvier 1911 en Lituanie à Marijampolé, une ville qui se trouve à au sud du pays à une quarantaine de kilomètres de la Pologne. Il s’appelle Israël Biderman mais modifiera son nom en 1918 en Israëlis Bidermanas lors de la création de la première République de Lituanie (1918-1940). Son père, Uriel, était propriétaire d’une petite boutique de porcelaine. Il aurait voulu que son fils devienne menuisier mais celui-ci choisit la photographie, il a 13 ans.

Il y a une longue tradition de photographes dans la famille Bidermanas comme nous le rappelle Manuel Bidermanas, le fils d’Izis. C’est un peu comme le « cinéma ambulant chez les juifs russes » qui allaient de village en village sans doute inspiré par les troupes de théâtres ambulants. La photographie, c’était aussi « le coté élitiste de l’artisan qui pensait qu’il était artiste !« .

Izis deviendra donc apprenti de l’un des quatre photographes du village et apprendra à la fin des années 20 « la retouche des tirages, et l’art du portrait« . Puis l’année 1930 il va sillonner la campagne lituanienne avec un ami et prendra en photographie ses compatriotes. Mais le cours de l’histoire le poussera à émigrer en France attiré par l’aura artistique du Montparnasse des années folles. C’est qu’en 1929 l’ancien président Smetona, qui a pris le pouvoir par un coup d’état en 1926, deviendra dictateur et instaura un nationalisme Lituanien redoutable pour la communauté juive.

Izis arrive donc à Paris comme beaucoup de juifs d’Europe de l’Est. Manuel Bidermanas nous explique qu’en hébreu il y a une phrase qui dit : « Heureux comme Dieu en France« . Pour un étranger pauvre et qui se sent une âme artistique, Paris et surtout Montparnasse à l’époque signifie la liberté tout simplement. Tous les artistes important sont là, Picasso, Chagall mais aussi Max Jacob et Ossip Zadkine. Sauf que Izis a 19 ans qu’il arrive à Paris, qu’il n’a pas de papier (comme beaucoup en ce moment. ndr), qu’il ne connaît personne avec juste sept francs en poche.

Ses débuts à Paris ont donc été « terrible, la vraie misère« . Il se fait donc exploiter comme travailleur clandestin dans un laboratoire de photographie dans lequel le propriétaire l’enfermait le soir. Puis en 1933 se fait embaucher au studio Arnal, spécialisé dans le portrait, à Barbès dans le Nord de Paris, bien loin de Montparnasse donc. Il épouse la fille de son patron et ouvre son propre studio de photographie, rue Nationale dans le 13°arrondissement.

Mais la Seconde Guerre mondiale arrive. Lui qui avait abandonné sa famille resté en Lituanie apprend le drame du 09 septembre 1941 qui le marquera à vie. L’Allemagne Nazi envahit la Lituanie en 1941 après l’annexion par la Russie l’année précédente. A Marijampolé, ce 01 septembre 1941, deux mois après que la ville fut envahie par les Nazis, les juifs furent rassemblés et massacrés de 10h du matin à 4h de l’après-midi. Le rapport Jaeger effectué à Berlin à l’époque recense la mort de : 1,763 hommes, 1,812 femmes, 1,404 enfants, 109 patients psychiatriques, et une femme allemande, femme d’un juif… Cette page sur le massacre de Marijampolé rapporte que « Les tueurs sont pour la plupart Lituaniens. Parmi eux, beaucoup d’étudiants et de lycéens qui se sont proposés volontairement pour « faire ce job »…« 

Pour la suite de l’histoire d’Izis, nous vous invitons à la lire dans le très beau catalogue (comme d’habitude) de l’exposition « Izis, Paris des rêves » paru chez Flammarion, sous la direction de Manuel Bidermanas et Armelle Canitrot.


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Bonjour à toutes et à tous,

Après plusieurs semaines d’absence, nous allons repartir prochainement sur les traces de Jacques Prévert à Paris.

Alors que l’exposition “Jacques Prévert Paris la Belle”à la Mairie de Paris se termine aujourd’hui samedi 28 février 2009, nous avons cette semaine poursuivi nos recherches dans les XIV°, VI° et V° arrondissements de la capitale.

Sous peu nous allons donc commencer à mettre en ligne la deuxième partie de notre blog consacrée à la période 1922/1930, c’est-à-dire de la fin du service militaire de Jacques Prévert (4 mars 1922) à la publication de “Mort d’un monsieur” dans Un Cadavre (15 janvier 1930).

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Le 54 rue du Chateau, ou ce qu'il en reste...

Notre parcours pour cette deuxième partie :

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A très vite…

Carole Aurouet et Philippe Morisson

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DR C.Aurouet

C’est le 4 mars 1912 que la famille Prévert trouve enfin un logement stable au quatrième étage de cet immeuble du XVIIème siècle qui se situe au coin de la rue Madame et de la rue du Vieux-Colombier.

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DR C.Aurouet

Suzanne et André Prévert demeureront dans cet appartement du 7 rue du Vieux-Colombier une fois leurs fils Jacques et Pierre partis. Suzanne y habitera seule après le décès de son époux (5 septembre 1870 – 31 décembre 1936).

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DR ParisAvant.com

Gérard Durand et le site ParisAvant.com nous apprennent qu’en 1800 ce bâtiment était un couvent « où les novices futures soeurs de la Charité étaient formées chez les orphelines de Saint Sulpice« , ce qui est plutôt cocasse pour un anticlérical comme Prévert ! L’édifice a été restauré au XIXème siècle et transformé en caserne de pompiers. De nos jours, l’accès est privé et les appartements sont occupés par les familles des pompiers. L’entrée principale de la caserne est quant à elle située au 11 rue du Vieux-Colombier.

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DR P.Morisson

Quelques années plus tard, en 1921, cette adresse devient celle du siège des éditeurs Stock, Delamain, Boutelleau et Cie. Le premier, Pierre-Victor Stock, éditera bon nombre d’ouvrages Dreyfusards au tournant du siècle mais aussi Oscar Wilde et Charles Dickens, dont Prévert aimait beaucoup David Copperfield.

Stock est ruiné à la fin de la Grande Guerre et c’est son ancien secrétaire Jacques Boutelleau/Chardonne qui reprend alors l’affaire avec son associé, Maurice Delamain. En 1961, ils sont rachetés par Hachette. Ils éditeront, entre autres, Ibsen et Strinberg mais aussi Jean Cocteau (Le Grand Ecart, Orphée) et, en 1927, Mrs Dalloway de Virginia Woolf (voir l’histoire des Editions Stock disponible au format PDF sur leur site).

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DR

La rue du Vieux-Colombier est surtout célèbre dans le milieu artistique par le théâtre du Vieux-Colombier (au n°21) créé par Jacques Copeau en 1913, un an donc après l’arrivée des Prévert. Notons qu’un comédien fait alors partie de cette troupe théâtrale, après avoir débuté comme régisseur puis décorateur… Celui qui endossera le rôle de Archibald Soper, l’évêque de Bedford, dans Drôle de Drame (Marcel Carné, 1937) , et qui prononcera cette désormais fameuse réplique écrite par Jacques Prévert : « Moi, j’ai dit bizarre… Bizarre ? Comme c’est étrange… Pourquoi aurais-je dit bizarre… bizarre« … Louis Jouvet bien sûr !

Jacques Copeau croisera la route de Jacques Prévert lorsqu’il jouera en 1937 dans le film de Claude Autant-Lara et Maurice Lehmann, L’Affaire du courrier de Lyon. Prévert est en effet l’adaptateur, avec Jean Aurenche, du mélodrame de Moreau, Siraudin et Delacour. Il a en revanche refusé d’être crédité au générique à cause de désaccords avec Maurice Lehmann, qui signera la réalisation, en fait effectuée par Claude Autant-Lara.

Yves Courrière nous apprend que les fenêtres de l’appartement des Prévert donnaient sur la rue du Vieux-Colombier et « en enfilade sur la rue Madame où Jacques était allé à l’école communale » (école que nous avons évoquée dans l’un de nos précédents post : ici). Il ajoute que la mère de Prévert, Suzanne, « installa son poste de vigie à la fenêtre d’angle d’où elle guetta durant des années le retour de sa nichée. »

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DR P.Morisson

Jacques Prévert se souvient de cette période et de son exploration du quartier de Saint-Germain-des-Près en compagnie de son père :

Mon père m’emmenait aux Deux Magots, ou chez Lipp. A part, de temps à autre, des bagarres politiques, c’était plutôt calme, trop même. Heureusement il y avait la rue Buci où tout remuait, tout bougeait vivant. André Salmon a décrit cette rue et ses gens dans un livre, Tendres Canailles. Adolescent j’en connus quelques-unes…

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DR parisienne de photographie – 1906

Et dans les Notes de l’édition des oeuvres complètes de La Pléiade, voici les souvenirs que note Prévert :

La concierge et ses filles. /… / Le tailleur italien, sa femme et ses enfants. Nos voisins de palier. / Au dessus : Mme Lisorgues et son mari à la jambe de bois. / La librairie Stock. /… / Acquisition de la couleuvre Esculape. La plus grande. / … / Quelques jours plus tard, terreur de la concierge : « M. Prévert, votre serpent est dans la loge ! » / Coin de la rue Madame et de la rue Vaugirard. / Un immeuble : à la porte cochère, apparition d’une merveilleuse petite fille : Ginette.

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DR P.Morisson

Prévert confiera à André Pozner dans Hebdromadaires (1972) que c’est rue du Vieux-Colombier qu’il écrivit pour la première fois un après-midi, il avait quatorze ans.

Mais le lendemain, il déchira ce texte car dit-il « ça m’a foutu la trouille ! comme un rêve, quelquefois« .

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DR C.Aurouet

A la fin de son texte autobiographique Enfance (écrit en 1959 pour le magazine Elle, puis repris dans une version augmentée et édité dans Choses et autres en 1972), Prévert se souvient d’un épisode qui l’a beaucoup marqué lorsqu’il était âgé de 10/12 ans. Il avait une nouvelle fois séché les cours et s’était rendu à la Gare d’Orsay (actuel Musée d’Orsay) d’où partaient les trains vers la Bretagne, « unique pays qui m’attirait » écrira-t-il. Il se souvient avec émotion de la musique du départ, du charbon, des sifflets, de la ferraille, mais aussi de la première fois où il a vu la mer à La Baule, et surtout d’un petit crabe « captif sous un verre sur la table du Casino » qu’il avait délivré et qu’il n’oublia jamais. Prévert a alors 59 ans lorsqu’il écrit ce souvenir.

Alors enfant, Prévert s’était faufilé sur le quai de la Gare et s’était assis sur un banc. Un train partait quand un voyageur essouflé, avec sa valise « au bout d’un bras« , arriva mais trop tard. Prévert l’observe et a alors les larmes aux yeux. Il aurait voulu l’aider à rattraper le temps, « l’espoir en allé« . Et lorsque l’homme passe à côté de lui, Prévert comprend « qu’avec le train quelque chose de moi avait été emporté« .

Avais-je appris sans le savoir l’indifférence à qui si souvent, je devais avoir recours plus tard ?

Cet évènement d’apparence banal va le marquer profondément au point que lorsqu’il rentre chez lui le soir même, la rue, la maison, ses parents, ses frères jusqu’au couvert « mis pour pas grand chose« , tout lui semble pareil mais…

Je les regardais, je les aimais. Ils m’aimaient et me regardaient. Enfin, on se regardaient.

Ce jour-là, je les aimais peut-être davantage, mais j’étais dans un autre paysage.

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DR

La Gare d’Orsay sera complètement désaffectée dans les années 60. En 1972, elle accueillera, l’espace de quelques années, une structure démontable en bois qui servira à l’éphémère Théâtre d’Orsay. Des spectacles éclectiques y seront montés à partir de textes de Nietzsche, Rabelais, Beckett ou encore Duras. Puis, la troupe devra déménager en 1981 au Théâtre du Rond-Point.

Celui qui dirigea le Théâtre d’Orsay n’était autre que l’un des amis de longue date de Jacques Prévert… Celui qui a mis en scène dès 1936 la pièce qu’il avait écrite pour la troupe de théâtre le groupe Octobre : Le Tableau des merveilles… Celui qui interprète le mime Baptiste Debureau dans Les Enfants du paradis de Marcel CarnéJean-Louis Barrault bien entendu !

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DR

Nous vous souhaitons de très bonnes fêtes de fin d’année

et nous vous retrouverons avec grand plaisir courant janvier 2009

pour la suite de nos pérégrinations sur les traces de Jacques Prévert à Paris.

CREDITS

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, Choses et autres, Folio, 1972.

Le très beau site ParisAvant.com dont le principe est de “Découvrir Paris par des clichés pris il y a une centaine d’années, confrontés à des photos récentes.”

NOTA BENE

Notons qu’en ce mois de décembre 2008 la Mairie de Paris vient de mettre en ligne un site consacré à l’exposition « Jacques Prévert Paris la Belle » qui se tient 5 rue Lobau dans le IVème arrondissement de la capitale, du 23 octobre 2008 au 28 février 2009 : http://www.prevert.paris.fr/prevert/

Ce site propose de redécouvrir de manière virtuelle l’exposition et retrace les grandes étapes de celle-ci à travers une centaine de documents. Précisons d’emblée que si l’on ne peut que se féliciter de cette heureuse initiative, il est cependant très regrettable que ce site soit si lourd. La visite s’avère en effet impossible si vous ne disposez pas d’une connexion très haut débit. De plus, le site bogue souvent, notamment avec Internet Explorer.

Mais enfin, pour les plus patients et courageux, sachez que vous pourrez notamment y voir la première page du texte autobiographique Enfance paru en 1959 dans Elle et une photographie des répétitions de 1936 du Tableau des merveilles écrit par Prévert et mis en scène par Jean-Louis Barrault, que nous venons d’évoquer dans ce post.

CORRECTION (janvier 2009) :

Après un début laborieux, le site http://www.prevert.paris.fr/prevert/ est maintenant très fluide.

bonne visite.


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Jacques Prévert situe le début de son école buissonnière lors de sa première année à l’école privée André-Hamon du 68 rue d’Assas durant l’année scolaire 1908/1909.

Je commence à être déjà un « parfait petit voyou. » (in Tome II des Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade)

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DR C.Aurouet

Prévert découvre le jardin du Luxembourg dès son arrivée à Paris en 1907. La famille habite alors au 7 rue de Vaugirard « à deux pas du jardin du Luxembourg » écrira-t-il. Déjà à l’école de la rue Vaugirard, il s’ennuie et passe son temps à attendre : « J’attendais 4 heures, j’attendais le jardin : le Luxembourg. »

C’est là où, pendant des années, je devais passer mes vacances avant d’aller plus loin… Le Luxembourg, pour moi, c’était tout de même plus grand que le Bois puisque je pouvais aller m’y promener tout seul, mais l’herbe, sauf les pigeons et les jardiniers, personne n’avait le droit d’y poser les pieds. Cela devait appartenir à quelqu’un puisque les gardiens la gardaient, cette herbe.

© ricardo.martins @flickr

Mais la joie est de courte durée car lorsque la nuit tombe, les gardiens du jardin chassent tout le monde au son du clairon ou du tambour :

Revenait alors la phrase (de Jean Lorrain. NDR) : « J’ai beau savoir que ce n’est pas grand-chose… » ça me faisait mal et me donnait envie de pleurer.

Ce clairon, ce tambour, nous poursuivaient, nous menaçaient en répétant sans cesse : « Fini de jouer, il faut s’en aller. » Et jamais rien dans cette musique pour nous rappeler que demain tout recommencerait.

Ils n’y avaient peut-être pas pensé.

Heureusement, le lendemain, comme chaque jour, les grilles s’ouvraient et le jardin, comme la veille, nous dévoilaient ses coins les plus secrets.

Prévert se souviendra de ces instants pour son poème « Vainement » qui est publié dans son recueil Paroles (1946) : « Déja au fond du square on entend le clairon / le jardin va fermer / le tambour est voilé / Vainement / Vainement / Le jardin reste ouvert pour ceux qui l’ont aimé. »

Le jardin du Luxembourg est fréquemment présent dans ses écrits.

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© D. R. / parisavant.com

Nous n’avons pas encore parlé de la mère de Jacques Prévert, Suzanne, qui est pourtant à l’origine de ses premiers « frémissements littéraires« .  Son père André dira d’elle « Ta mère, c’est une fée » ce qui inspirera à Prévert cette réflexion : « C’est pour cela que j’avais peur quand elle me lisait des contes, qu’elle disparaisse dans l’histoire, comme les fées qu’elle évoquait. »

C’est Suzanne qui lui apprendra à lire « puisqu’il fallait bien y passer » dira-t-il, avec un alphabet mais surtout avec des livres dont L’Oiseau bleu de Maurice Maeterlinck et La Belle et la Bête de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

De sa mère il dira qu’elle était « bien plus vivante qu’une actrice, tout ce qu’elle faisait était vrai et jamais, elle ne tint aucun rôle. C’était une étoile de la vie« . Ce qui est assez ironique sachant que Prévert vivra entre 1936 et 1938 une grande histoire d’amour avec l’actrice Jacqueline Laurent.

Lorsque son frère Pierre naît en 1906, il sait déjà lire. Et comme sa mère n’a plus le temps de lui lire des contes il est bien content de pouvoir les découvrir tout seul. Il aime la lecture, même « quand ça fait peur ou que ce n’est pas gai« , car ça l’empêche de « trop penser à ce qui est triste pour de vrai. » Il lit les Contes d’Andersen mais aussi Les Mille et une Nuits et les Aventures de Sherlock Holmes d’Arthur Conan Doyle. Il se souviendra aussi d’un livre que sa mère lisait Le Voyage d’une noce parisienne autour du monde de Jules Gros dont il cite cette phrase :

« Mon rêve est trop beau pour être compris, ce sont les sorciers qui me l’ont appris. »

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Jacques, Pierre et Jean Prévert avec leur mère Suzanne au jardin du Luxembourg, vers 1908. © D. R. / Collection privée Jacques Prévert

On comprend alors mieux l’importance des contes dans l’oeuvre de Jacques Prévert, que ce soit de manière directe lorsqu’il adapte Andersen pour le cinéma (voir par exemple Le Roi et l’Oiseau avec Paul Grimault ou encore  Le Petit Claus et le Grand Claus avec son frère Pierre Prévert) ou de manière moins directe lorsqu’il construit des scénarios dont la construction est proche de la structure des contes (voir par exemple Les Visiteurs du soir avec Marcel Carné).

L’école buissonnière imaginaire est parfois bien réelle grâce notamment à son père André qui lui écrira une lettre d’excuse pour le directeur de l’école André-Hamon signalant que sa mère étant très malade, son fils devra s’absenter fréquemment. Cette lettre lui servira de « sauf-conduit pour des vacances multiples dans Paris et pendant la période scolaire« . Un jour il rencontre son père dans la rue qui s’étonne de le trouver là et pas à l’école. « Je n’y vais pas très souvent actuellement » répond-t-il et son père l’emmène boire une grenadine…

D’autres fois, André se rend au théâtre de l’Odéon avec Jacques. « Nous allons au théâtre sans payer et toujours très bien placés. / mon père est critique dramatique avec Maximin Roll alias Jean Raphanel. / Le journal s’appelle « Le Strapontin« . »

Il se souvient avoir vu la pièce Les Danicheff de Pierre Newsky. Cette pièce dénonce la méchanceté des nobles de Russie et particulièrement la comtesse Danicheff, imbue de sa noblesse, et met en valeur ce qu’est la vraie noblesse, celle du coeur à travers le personnage d’Osip, un ancien moujik. Son père André fut enthousiasmé par cette pièce et écrira en 1896 que l’intérêt de la pièce (écrite en 1876. NDR) était surtout dû à la « figure mystique du cocher Osip, en la beauté et la grandeur de son sacrifice. »

Mais c’est surtout la pièce de Léon Tolstoï, La Puissance des ténèbres (lien par Google books), qui va le marquer.

Les acteurs étaient tous enroulés dans des couvertures sur un grand poêle où l’on montait par un escalier. Quelqu’un avait tué un enfant et disait qu’il entendait encore, qu’il entendrait toujours « ses petits os qui craquaient… »

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DR C.Aurouet

De l’autre coté de la rue Vaugirard se trouve la rue Victor CousinAndré emmenait fréquemment Jacques et ses frères Jean et Pierre voir des films comiques (Rigadin) ou dramatiques (Les Pilleurs de train/The Great Train Robbery) au Cinéma du Panthéon qui existe toujours.

Derrière l’écran, il y avait un homme qui faisait tous les bruits avec un petit attirail qui n’avait l’air de rien : des grelots, des papiers de verre, un sifflet, un revolver, des marteaux ; et c’était l’orage, le vent et la mer ou le chant des oiseaux.

A la même époque, un célèbre écrivain, de 5 ans plus jeune que Prévert, fréquenta cet ancien gymnase devenu salle de cinéma en 1907 grâce à la société Omnia-Pathé.

« Mon grand-père paraissait à la porte de son bureau et demandait ‘où allez-vous les enfants ?’ ‘- Au Cinéma du Panthéon, c’est tout à côté’, disait ma mère… Le spectacle était commencé. Nous suivions l’ouvreuse en trébuchant, je me sentais clandestin ; au-dessus de nos têtes, un faisceau de lumière blanche traversait la salle, on y voyait danser des poussières, des fumées ; un piano hennissait… Je raclais mon dos à des genoux, je m’asseyais sur un siège grinçant, ma mère glissait une couverture pliée sous mes fesses pour me hausser; enfin je regardais l’écran… Dans l’inconfort égalitaire des salles de quartier, j’avais appris que ce nouvel art était à moi, comme à tous. »

Il s’agit de… Jean-Paul Sartre (in Les Mots. Gallimard. 1964).

Profitons-en pour rappeler qu’en 1953, Jacques Prévert écrit « Entendez-vous gens du Vietnam » pour l’ouvrage L’Affaire Henri Martin de Jean-Paul Sartre. Jeune résistant franc-tireur et partisan, Henri Martin s’engage dans la marine pour combattre les japonais. Il réalise assez rapidement qu’il est en fait utilisé contre les indochinois. Il se révolte et une fois rentré en France il distribue des tracts. Il est inculpé en 1950, accusé de « tentative de démoralisation de l’armée » et condamné à cinq ans de réclusion. Sartre espère par ce livre obtenir sa libération. C’est pourquoi il sollicite différents écrivains, dont Prévert qui apporte son soutien écrivant un texte assez long qui se termine par cette interrogation : « Pourquoi gardez-vous en prison / et depuis déjà plusieurs années / un marin qui s’appelle Martin ? » (texte publié en 1955 dans le recueil La Pluie et le Beau Temps).

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© celine.ronte.free.fr

Prévert évoque cette période de sa vie lors d’une interview donnée en 1965 à la revue Image et Son

Nous, quand on était petits, on allait au cinéma. C’est-à-dire qu’on avait une situation particulière, même si on ne mangeait pas régulièrement, ou à crédit le plus souvent, on allait au cinéma.

D’abord, ça ne coûtait pas cher, de plus, aussi bien mon père, que ma mère, mon frère et moi on aimait le cinéma. Ça coûtait 30 cen­times avec un billet de faveur qu’on trouvait au bureau de tabac. On pouvait aller voir un film.

Quelquefois même, par exemple, aux « Mille Colonnes », rue de la Gaîté, mon père nous disait de passer avant lui. Alors, mon frère et moi on passait et mon père disait : « Les enfants d’abord ». Et il nous faisait passer. Ensuite, il donnait simplement ses deux tickets pour ma mère et pour lui. « Et les enfants ? » – « Quels enfants ? » – « Comment, ils ne sont pas avec vous ? » . « J’ai dit : Les enfants d’abord, parce qu’on laisse passer les enfants d’abord ! ». Et nous, nous étions entrés, nous étions placés. Les places n’étaient pas numérotées et on allait au cinéma comme ça.

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L’école buissonnière pour Prévert, c’est aussi le 15 rue de l’Ecole de Medecine. A cette adresse se trouve, au sein même de la Faculté de Médecine de Paris, le Musée Dupuytren. Fondé en 1835 par un leg du professeur Guillaume Dupuytren, ce musée remarquable traite des « pathologies anatomiques » et renferme squelettes, moulages en cire, malformations diverses conservées dans des bocaux qui illustrent les progrès de la médecine au XIX° siècle.

Prévert se souvient :

C’était rempli de monstres, alors on y allait jamais. Mais il y avait leurs portraits terribles sur de grandes affiches, et à l’entrée, un homme de cire, dans une cage de verre, avait trois oreilles et un pied…

« Nous quand on était petit, on allait au musée Dupuytren, c’était défendu mais on donnait quarante  sous au gardien, c’était le vrai musée pas celui de la foire, ça nous faisait rire et puis peur en même temps. » (in Mon frère Jacques de Pierre Prévert )

La visite est bien évidemment toujours « déconseillée aux personnes sensibles et au jeune public« .

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DR C.Aurouet

Ce Musée existe toujours. Il resta un siècle dans le couvent des Cordeliers, que Prévert a donc connu, avant d’être installé dans ses locaux actuels depuis 1967, après diverses péripéties.  Il est ouvert toutes les après-midi en semaine. Malheureusement, il ne bénéficie d’aucune subvention et risque un jour de disparaître…

Rappelons que l’ancien réfectoire du couvent des Cordeliers hébergea le célèbre club politique de la Révolution Française, le Club des Cordeliers, qui compta notamment parmi ses membres Camille Desmoulins et surtout Danton.

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DR C.Aurouet

CREDITS

– Sauf indications, toutes les citations de Prévert sur cette page sont extraites du recueil annoté Choses et autres (in Œuvres complètes de Jacques Prévert, tome II, La Pléiade) –

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, Choses et autres, Folio, 1972.

La galerie de Ricardo Martins@flickr à qui nous avons emprunté une photo sur cette page (merci à lui).

AUTRES LIENS :

Téléchargez en PDF l’article de Carole Aurouet écrit pour le numéro 5 (été 2007) de la revue Le Frisson Esthétique : « L’école buissonnière ouvre les portes aux frissons esthétiques de l’enfant Prévert« .

Une vingtaine de photographies du Musée Dupuytren sont visibles sur le site de 20minutes.

Le site du documentaire de Pierre Prévert : Mon Frère Jacques.

Le site de Celine Ronté consacré aux Cinémas du Quartier Latin à Paris dont le Cinéma-Panthéon.

Le très beau site ParisAvant.com dont le principe est de « Découvrir Paris par des clichés pris il y a une centaine d’années, confrontés à des photos récentes. »


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DR. Clio20 @ Flickr

Lors d’un post précédent, la famille Prévert habitait rue Férou, une petite rue qui relie le Musée du Luxembourg et la place Saint-Sulpice. C’était l’hiver 1909, dont Prévert se souvient grâce au fameux épisode du clochard invité à la maison par son père, André, le soir de Noël.

Mais durant l’année 1910 la famille Prévert doit déménager pour la quatrième fois en trois ans, à cause de problèmes d’argent, et s’installer à trois rues de là, au 5 rue de TournonPrévert précisera qu’ils ont failli habiter cour de Rohan :

« Visite des appartements ou plutôt des logements. / Regrettable hésitation dans la cour de Rohan. / Rue de Tournon. Le choix est fait. / Le déménagement suit. » (in La Pléiade, volume II. 1996)

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DR C.Aurouet

L’histoire de l’immeuble du 5 rue de Tournon est longue et remonte à la Révolution Française.

Jacques-René Hébert, le fondateur de la célèbre revue pamphlétaire Le Père Duchesne (fin du XVIIIème siècle) y vécut.

Ce fut aussi le cas de « la plus grande voyante de tous les temps », Mlle Lenormand, qui devint notamment la conseillère de Joséphine de Beauharnais, la femme de Napoléon Bonaparte. On raconte d’ailleurs qu’elle avait choisi ce lieu car elle avait découvert, entre l’une des caves, un passage secret qui amenait au réseau de galeries souterraines des anciennes carrières… (cf. www.science-et-magie.com).

C’est également là que l’écrivain Alphonse Daudet logeait en 1857, au n°7 contingü qui était l’Hôtel du Sénat, tout comme le jeune politicien Léon Gambetta en 1858. En atteste d’ailleurs une plaque fixée sur l’immeuble.

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DR P.Morisson

Puis le scientifique Charles Cros y est mort en 1888.

Enfin, un autre poète illustre y demeura en décembre 1846.
L’auteur de ces vers…

« Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
Change plus vite, hélas ! Que le cœur d’un mortel)
« 

Charles Baudelaire.

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DR C.Aurouet

La famille Prévert n’habita qu’une seule année au 5 rue de Tournon mais Jacques Prévert y fit des rencontres décisives…

Les trois frères Prévert et leurs parents résident au 5ème étage de cet immeuble étroit, avec une seule fenêtre sur rue. Leurs voisins de palier sont la famille Tiran. La mère a fait partie des Pétroleuses dans sa jeunesse. Ce terme servait à désigner les femmes qui allumaient des incendies avec du pétrole durant la Commune en 1871.  Elle avait trois fils : André, Maurice et Henri. Maurice Tiran était ouvrier modeleur rue Racine ; Henri Tiran, né comme Prévert en 1900, est passé à la postérité pour lui avoir fait découvrir le premier le Raton-Laveur ! Animal que l’on retrouve bien sûr dans le fameux poème Inventaires publié dans Paroles en 1946. L’aîné de la famille, André Tiran, était un « apache » (ndlr : les « blousons noirs » de l’époque) selon Prévert. Celui-ci écrit dans le recueil Choses et Autres (Folio.1972) qu’André « réglait ses comptes avec les flics du quartier Saint-Sulpice » en enrobant dans son cache-nez « une brique ou un fer à repasser et d’un coup rapide et feutré, les envoyait ronfler chez Morphée. »

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DR P.Morisson

Mais c’est au rez-de-chaussée, dans la cour de l’immeuble, que Prévert rencontre les Dienne. C’est une famille de 9 enfants, six filles et trois garçons, dont les parents sont décédés. C’est l’aînée des filles, Germaine, qui s’occupe de la fratrie. Parmi ces enfants : une petite fille de trois ans la cadette de Jacques Prévert : Simone.

« Les petits voisins, Roger et Jean, étant partis en vacances, « en vacances réelles », nous annoncent que leur petite soeur, la plus jeune, est revenue avec eux. / Rue des Canettes, je les rencontre. Nous faisons semblant de nous battre, comme des gens qui ne se sont jamais vus. La petite soeur nous regarde avec une indifférence amusée. Ils me présentent. Elle s’appelle Simone. » (in La Pléiade, volume II. 1996)

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DR C.Aurouet

Jacques Prévert épousera Simone Dienne le 30 avril 1925. Elle sera donc à ses côtés pendant toute la période du surréalisme et de la rue du Château, du groupe Octobre et de ses débuts comme scénariste. On l’aperçoit d’ailleurs dans le court-métrage de 1928 de Pierre Prévert et Marcel DuhamelParis-Express ou Souvenirs de Paris. C’est un film sur Paris, et plus précisément sur les déambulations des parisiennes dans la capitale. Celles-ci sont le fil conducteur de ce premier essai cinématographique, et sont en quelque sorte célébrées à la manière surréaliste. A la réalisation officient donc Pierre Prévert et Marcel Duhamel, d’après un scénario de Jacques et Pierre Prévert, des dialogues, des textes et des chansons de Jacques. La musique est signée Louis Bessières. On compte aussi le concours de Man Ray à la photographie (troisième opérateur après Grignon et Boiffard).

Jacques et Simone se séparent en 1935.

L’année suivante, en 1936, Prévert vit avec Jacqueline Laurent, qui incarne le personnage de Françoise au côté de Jean Gabin, Arletty et Jules Berry dans Le jour se lève réalisé par Marcel Carné en 1939. C’est elle qui est allongée au côté de Prévert sur l’affiche de l’exposition Jacques Prévert Paris la belle (Hôtel de Ville de Paris, 24 octobre 2008-28 février 2009).

Visuel de l'exposition Jacques Prévert Paris la belle

Simone Prévert deviendra quant à elle la femme de Louis Chavance, qui fut entre autre le monteur de L’affaire est dans le sac réalisé par Pierre Prévert en 1932.

Yves Courrière raconte dans sa biographie de Prévert que « Jacques a regretté Simone« , qu’il aurait confié au poète André Verdet qu’elle avait été « la femme de sa vie« .  Une amie, Gazelle Duhamel (la femme de celui que Pierre et Jacques avaient surnommé « le troisième frère » :  Marcel Duhamel), dira même que « Simone, c’était sa chose à lui. Elle avait partagé la vache enragée, les bancs publics. Jacques a voulu s’ouvrir les veines quand Simone a eu cette petite aventure avec Chavance. Mais, plus qu’un vrai chagrin, c’était surtout de l’orgueil« .

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DR P.Morisson

Prévert se souvient d’une nuit où son père a un cauchemar rue de Tournon :

« La même nuit, mon père a un cauchemar, gueule comme un âne, les chats sont épouvantés. Mon père se réveille : / – Mes chers petits… / il nous explique son rêve (qui n’est pas nouveau). Les tortures qu’il a subies enfant au petit séminaire d’Ancenis. Détails : les engelures, les coups, les humiliations et les Frères des Ecoles Chrétiennes qui fumaient en classe et doucement, pour rire, lui chatouillaient le lobe de l’oreille avec le mégot incandescent. / Et se rendort. Après avoir bu son tilleul ou sa carafe d’eau fraiche,  – si l’on peut dire – où baignaient des écorces d’orange. /« 

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DR C.Aurouet

Dans les notes du volume II de La Pléiade, on trouve une succession de souvenirs courts de Prévert que lui évoque le 5 rue de Tournon. Ainsi :

« Chanson très belle et toujours entendue : / Le Temps des Cerises. / Phrase du refrain toujours remise à demain. / La phrase de ce refrain : je ne vivrai pas sans souffrir un peu. //« 

et

« La petite terrasse. / Un morceau de toit  avec une petite rampe. / En bas, les voisins. Leur petite cour, leur gaité. / La notre. /« 

Et cette photographie que nous avons prise dans la cour de la rue de Tournon (mais la plaque émaillée n’est sans doute pas d’époque) nous évoque cette phrase de Jacques Prévert :

« Les concierges sur leur chaise portant plainte heureuse contre la chaleur et attendant, avec une béatitude agressive, une accalmie. /« 

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DR C.Aurouet

CREDITS

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, Choses et autres, Folio, 1972.

La galerie de Clio20 @ Flickr à qui nous avons emprunté la première photo sur cette page (merci à elle).

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La librairie Le Pont Traversé : le double clin d’oeil de Jacques Prévert

DR P.Morisson

Lors de notre première balade dans Paris, en remontant la rue Madame à partir de la rue du Vieux-Colombier, nous tombons sur cette librairie Le Pont Traversé installée à l’emplacement d’une vieille boucherie, comme en témoigne sa devanture. Outre cette caractéristique singulière, elle attire surtout notre attention car un portrait de Prévert est exposé dans la vitrine… comme un clin d’oeil que nous ferait le poète alors que nous sommes sur les traces de son enfance !

Cette librairie dont l’adresse est le 62 rue de Vaugirard a été fondée par Marcel Béalu, poète et écrivain français, ami de Max Jacob et influencé par les Surréalistes, nous apprend sa fiche Wikipédia. D’abord situé rue de Beaune puis rue Saint-Severin, c’est depuis 1973 que Le Pont Traversé, en hommage à Jean Paulhan, propose ses livres rares et d’occasions aux passants à deux pas du Jardin du Luxembourg.

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Alors que nous photographions cette librairie atypique, l’anticlérical virulent qu’est Jacques Prévert semble nous faire un deuxième clin d’oeil… une bonne soeur entre dans le champ !

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Voilà, le hasard nous a conduit devant cette librairie où nous retrouvons Prévert, lui qui a très probablement connu cette boucherie à l’époque où il habitait avec ses parents au 7 rue du Vieux-Colombier à partir de 1912 (nous en reparlerons lors d’un prochain post).

Je (Philippe) me souviens aussi y être allé dans les années 80 lorsque j’étais au lycée Saint-Sulpice rue d’Assas et que je traînais après les cours dans le quartier à la recherche de livres de poésies japonaises ou autres.

Nous avons parlé de l’école André-Hamon (aujourd’hui appelée le collège et le lycée privés Saint-Sulpice situés au 68 rue d’Assas), où Prévert fit une bonne partie de sa scolarité, lors de notre précédent post.

DR P.Morisson

P.S

Si vous désirez en savoir plus concernant Marcel Béalu, voici sa page sur le site de la fameuse librairie José Corti. Ici la fiche signalétique du Pont Traversé sur le site du Syndicat National de la Librairie.

Situez la librairie via Google Map.

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Lors de notre deuxième post à propos du 4 rue Férou, nous vous avions parlé de l’école de la rue MadamePrévert avait été inscrit en début d’année 1908. C’est à la rentrée scolaire, en octobre 1908, que ses parents décidèrent de le changer d’école (« Mon frère et moi portons plainte contre l’école de la rue Madame » écrira Prévert de manière énigmatique dans les notes d’Enfance, in La Pléiade volume II). Ils décident de l’inscrire à l’école privée André-Hamon créée en 1637 au 68 rue d’assas, au bout de la rue Madame. Prévert y restera jusqu’en 1914.

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« Mon père prend une grande décision : il a trouvé une école merveilleuse rue d’Assas avec une grande cour, du soleil, des arbres, de la lumière. Mais il nous prévient que c’est une école libre. Nous aurions dû dire « tant mieux! » mais on savait déjà ce que c’était un peu. Mon père nous rassure. « Ce ne sont pas des prêtres qui font la classe ». Dommage ! on aurait bien rigolé ! … Nous y allons la mort dans l’âme. Mais mon père avait raison. Il y a beaucoup de soleil. Et c’est marrant comme tout. Le dimanche seulement : instruction religieuse, catéchisme. » (in La Pléiade volume II)

Sans doute les parents de Prévert ont-il voulu faire preuve de bonne volonté en contentant ainsi le grand-père Auguste le Sévère, marguillier à Saint-Nicolas du Chardonnet, la fameuse église traditionaliste parisienne (cf notre post précédent). D’ailleurs Prévert reconnaitra que son père « avait pris cette décision pour ne pas trop désobliger mon grand-père, Auguste le Sévère, dont il dépendait parfois un peu en raison de ses incessantes et vertigineuses difficultés monétaires…  » (in Hebdromadaires, Guy Authier éditeur. 1972).

L’instruction religieuse est donc de rigueur à l’école André-Hamon. Pendant le cours de catéchisme, les réparties de l’écolier vont bon train et elles lui auraient d’ailleurs valu d’être souvent mis à la porte, surtout quand il comparait défavorablement la Bible à la mythologie. Le jeune Jacques est un gavroche au tempérament bien trempé et à la gouaille bien balancée. Quand il lui arrive de trop répliquer, son père lui dit : « t’es pas poli mais écrit le mon petit, tu le dis si bien. »

L’ondoiement lui a été donné le 20 mars 1900. Le 23 mars 1911, en l’église Saint-Sulpice, il est baptisé.

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Ces quelques années de catéchisme vont marquer durablement Prévert et sont sans doute avec son grand-père la source de son profond anticléricalisme.

Prévert s’emportera d’ailleurs à la lecture d’un article de François Mauriac qui estimait qu’on ne croirait pas s’il racontait « les mesures prises pour nous faire ignorer notre propre corps. »

« Mais si, c’est tout à fait « croyable ». Il suffit d’avoir subi, enfant, tant soit peu d’éducation religieuse, ou d’interroger un enfant sur le catéchisme d’aujourd’hui, pour en être persuadé !  » s’exclamera Prévert face à André Pozner qui note la véhémence d’adolescent et la vigueur avec laquelle Prévert a réagi.

Il ajoutera dans le recueil Choses et Autres (Folio.1972) qu’il a toujours été « intact de Dieu » et que ceux qui essayaient de le sauver, de le remettre sur le droit chemin, s’escrimaient « en pure perte ». « Même tout petit, j’étais assez grand pour me sauver moi-même dès que je les voyais arriver. »

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On croit souvent à tord que Prévert a traversé sa période scolaire au fond de la classe, à dire « oui à ce qu’il aime » et « non au professeur« , à l’instar de l’élève de son fameux poème Le Cancre (in Paroles. 1946). Or Prévert est premier au tableau d’honneur de sa classe en 1908 et obtient son certificat d’études en 1911 avec 9,5/10 en orthographe, 7 en rédaction, 8 en lecture et récitation et 7 en rédaction, mais 4 en calcul ! Mais il est vrai qu’il n’aime guère l’école, où il s’ennuie fermement…

André et Suzanne Prévert, ses parents, ayant eux aussi vécu une enfance traumatisée par une éducation catholique stricte ont laissé Jacques Prévert plus libre de ce poids moral. Ainsi André offrit-il à son fils Jacques un livre sur les Mythologies pour lui changer les idées, « leurs idées » dira-t-il, des Mythologies qui auront beaucoup d’influence sur sa carrière.

« C’était beau. Il y avait des dieux et des déesses qui s’aimaient, se battaient, des gens comme dans la vie et les contes de fées. »

DR P.Morisson

« L’école était au fond d’un passage. Sur la droite, il y avait un patronage, le patronage Ollier. Un mur ! Mais sur la gauche, des ateliers d’artiste, et des modèles passaient, entraient et sortaient, elles étaient belles et légèrement vêtues, l’été. Elles ressemblaient bien plus aux déesses de la mythologie qu’aux saintes du paradis. » (in Hebdromadaires, Guy Authier éditeur. 1972).

On trouve toujours de nos jours le P.O (Patronage Ollier) fondé en 1895 par Gaston Simard de Pitray, prêtre de Saint-Sulpice qui pensait qu’il fallait « aider les familles aristocratiques ou bourgeoises du quartier à découvrir que le christianisme avait une dimension sociale et humaine de promotion des plus pauvres. » Prévert y croisa très certainement Maurice Perrenet, inscrit en 1909, qui deviendra prêtre de Saint-Sulpice et consacrera 70 ans de sa vie au P.O…

©le P-O.com

Aujourd’hui, l’école André Hamon est devenue le collège et le lycée privés Saint-Sulpice. Non loin de là, au numéro 128 se trouve la fameuse école laïque L’Alsacienne fondée en 1874.

Ironie de l’histoire, j’ai été moi-même (Philippe) élève au lycée en première et terminale dans les années 80 à « Saint-Sulpice »…

CREDITS

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, “Enfances”, in Choses et autres, Folio, 1972.

Pozner André et Prévert Jacques, Hebdromadaires, Guy Authier éditeur. 1972.

Le site du Collège & Lycée privés SAINT-SULPICE à qui nous avons emprunté deux photos ci-dessus.

Le site du Patronage Ollier (P.O) à qui nous avons emprunté la photo ci-dessus.

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