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Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

Depuis le 20 janvier 2010 et jusqu’au 29 mai, les parisiens peuvent découvrir la première exposition d’envergure consacrée au photographe humaniste oublié IZIS : « Izis, Paris des Rêves ».

Les amateurs de Jacques Prévert connaissent bien ce nom pourtant puisqu’ils ont collaboré ensemble à plusieurs livres majeurs dans les années 50 que les éditions du Cherche-Midi ont réédités en 2008 : Grand Bal de Printemps et Charmes de Londres .  Mais en partie due sans doute à sa personnalité discrète, Izis est resté dans l’ombre de ses pairs (Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis, Robert Doisneau et Brassaï) célébrés lors de cette exposition fameuse à New York en 1951 : « Five French Photographers« .

Sur les quais de la Seine Petit Pont. © Izis bidermanas

Né en Lituanie en 1911, Izis (né Israel Bidermanas) a fui son pays (sous dictature Smetona) pour émigrer en 1931 à Paris. Il a 20 ans et cette séparation va le hanter toute sa vie (ses parents seront assassinés en 1941 par les Nazis à Marijimpolé). Ses premières années à Paris sont très dures. Sans papiers comme beaucoup d’immigrés d’Europe de l’Est à l’époque , il connaît la misère.

Pourquoi est-il venu en France ? Manuel Bidermanas (son fils, photographe, qui a été directeur général de l’agence Sygma et l’un des deux commissaires de l’exposition) nous apprend que pour les juifs il y a cette phrase en hébreux qui dit : « heureux comme Dieu en France« . C’est alors la pleine époque du Montparnasse qui attire depuis le début du siècle de nombreux artistes du monde entier. Manuel Bidermanas ajoute que « lorsque l’on est un étranger pauvre avec un tempérament artistique, on rêve de Montparnasse , de ce foisonnement artistique car ils sont tous là. Et puis c’est la liberté !« .

Mais pourquoi s’est-il lancé dans la photographie ? « Toute la famille était photographe du côté paternel comme du côté maternel » nous confie Manuel Bidermanas avant d’ajouter que  « Le grand-père originaire de Vitebsk était photographe… La photographie ? c’est comme le cinéma ambulant chez les juifs russes« .

Place Falguière, 1949. © Izis bidermanas

A Paris, il est embauché chez le photographe Arnal boulevard Rochechouart dont il épousera la fille Anna et avec qui il aura un fils Manuel juste avant la guerre. Il fui alors dans le Limousin avec sa famille à Ambazac au nord-est de Limoges. Il survit grâce à l’aide des Limousins dont la famille Jouannet qui seront nommés « Justes des Nations » par l’institut Yad Vashem.

C’est à Ambazac qu’il va rencontrer des Maquisards ce qui va donner lieu à une éblouissante série de photographies en septembre 1944 : Ceux de Grammont.

L’exposition « Izis, Paris des Rêves » commence ainsi par cette série et met en perspective les différents tirages qu’Izis fera au fil des années (il en fera un dernier tirage dans les années 70 en restaurant le fond blanc d’origine). Il faut d’ailleurs saluer ces agrandissements préparés exclusivement pour cette exposition qui accentuent le regard et l’attitude de ces jeunes Maquisards.

Les Maquisards (entrée de l'exposition) © Izis bidermanas

Après la guerre, de retour à Paris, Izis est embauché dès le premier numéro (en 1949) par la revue Paris-Match avec qui il restera 20 ans.

Mais c’est en 1950 que paraît son premier ouvrage d’importance à La Guilde du Livre puis chez Clairefontaine et qui se vendra à plus de 170 000 exemplaires : Paris des Rêves.

A chaque photographie d’Izis sur la page de droite correspond un texte d’un écrivain/poète célèbre sur la page de gauche. Ainsi s’y croisent Jean Cocteau, Paul Eluard, mais aussi Henri Calet et Robert Giraud. Ce livre formera la base de cette exposition « Izis, Paris des Rêves » à Paris.

Malheureusement pour des questions de droits liés aux textes de ces personnalités, ce livre magnifique ne sera jamais réédité. Ainsi ce texte d’André Breton :

Texte d'André Breton (in. Paris des Rêves) (c) D.R

Pour la suite de la carrière d’Izis nous vous renvoyons en ce qui concerne les deux livres nés de sa collaboration avec Jacques Prévert aux deux articles que nous leur avons consacrés (sur le site de Marcel Carné) : Grand Bal de Printemps et Charmes de Londres (réédités par les éditions du Cherche-Midi).

Manuel Bidermanas se souvient qu’en 1956, son père Izis l’avait emmené rencontrer Prévert sur le tournage de Notre-Dame de Paris que Jean Delannoy tourna d’après le livre de Victor Hugo adapté par Jean Aurenche et… Jacques Prévert.

C’était la première fois où j’ai rencontré Prévert. C’était très court et j’étais très jeune. La deuxième, c’était pour son exposition de collages à la galerie Maeght. Là j’ai parlé longuement avec lui. Tout ce qu’il disait c’était de la poésie même dans la conversation la plus courante.  Ce n’était pas une logorrhée mais un flot de poésie permanente. Il était d’une extrême gentillesse, d’une grande intelligence et d’une grande sensibilité. C’était un buvard…

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

En évoquant les rapports entre Izis et Prévert, on perçoit chez Manuel Bidermanas cette fêlure due au divorce de ses parents durant la guerre et qu’il conserve toujours aussi fort.

Lors de leur collaboration sur le livre Charmes de Londres, je me demande encore comment deux hommes aussi dissemblables (en dehors de la poésie) ont pu cohabiter, s’entendre, être amis. Pour moi c’est un mystère total, je ne  sais pas quels étaient les points d’achoppement… J’ai appris que Prévert ramenait des jouets à sa fille Michèle (un cheval de bois) et moi je n’avais rien. Je ne lui en veux pas cependant. Prévert courait les magasins à Londres pour chercher des chaussures, un chapeau. Le tweed mon père ne savait même pas ce que c’était ! Ils ont vécu plusieurs semaines sur un total de deux ou trois voyages peut-être et se sont magnifiquement entendus. Mais au quotidien ? il faut manger, en plus Prévert picolait et mon père non…

Est-ce que mon père recevait Prévert chez lui ?  et comment ça se passait ? Les seules fois ou j’ai assisté à une « réception » c’était l’angoisse totale ! Recevoir n’était pas naturel pour Izis et ma belle-mère… Il a été un homme malheureux toute sa vie. Un jour il m’a dit qu’il avait mieux réussi sa vie professionnelle que sentimentale.

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

Pour terminer, nous souhaitons vous faire partager ces quelques extraits du dernier recueil d’Izis paru en 1977 chez Fernand Nathan et qui n’ont pas été retenus pour cette exposition.

Ce livre reprend le même principe que Paris des Rêves. Il s’intitule fort justement : Paris des Poètes et l’on y retrouve des textes de Ionesco, Aragon, ou Lawrence Durrell. Bien sûr le Paris des années 70 n’est déjà plus le Paris des années 50 et d’ailleurs Prévert meurt la même année. L’ensemble paraît un peu daté, certaines photographies en couleur notamment.

Et pourtant, celle-ci n’est-elle pas un pied de nez à Izis ? Lui qui devra attendre presque 30 ans pour être enfin reconnu et exposé au même endroit où a été prise cette photographie ?

Métro Hôtel de Ville © Izis bidermanas

Et celle-ci ? Comme un écho à ce qu’écrivent (mais en parlant du livre Paris des Rêves) les commissaires de l’exposition Armelle Canitrot et Manuel Bidermanas :

« Pour Izis, le temps de Paris s’est arrêté, doit s’arrêter, afin de correspondre aux « images du rêve » C’est donc un Paris suspendu, atemporel, éternel que recherche le photographe dans ses promenades… ».

La page centrale du recueil Paris des Poètes © Izis bidermanas

Puis au détour d’une page, il y a cet éclat éblouissant pris avenue d’Italie dans le 13°arrondissement de Paris, lui qui habitait rue Henri Pape juste à côté.

Avenue d'Italie (in. Paris des Poètes) © Izis bidermanas

Et Robert Sabatier écrit sur la page de gauche ceci :

Robert Sabatier (in.Paris des Poètes) (c) D.R

Nous n’allons pas vous décrire en détail cette exposition. Pour cela, nous vous conseillons de vous rendre sur le beau site de l’exposition : izis.paris.fr/izis.html. Vous pouvez également télécharger le pdf du dossier de presse de l’exposition disponible ici. La lecture d’articles sur l’exposition peut être aussi passionnante comme celui-ci sur le blog d’Anna Galore.

A noter l’article Izis et Onirisme sur le blog d’Olivier Bailly. Olivier Bailly a également mis en ligne une interview très intéressante de l’éditeur René Rougerie qui a publié en 1950 « Les Yeux de l’âme », le premier livre d’Izis .

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

Manuel Bidermanas revient au détour de la conversation sur le rapport qu’entretenait Izis avec ses origines et la Lituanie :

Je lui ai dit : je manque de terre à mes souliers, c’est un vide que je voudrais combler, je voudrais que l’on aille dans ton village à Marijimpolé, et c’est la seule fois où je l’ai vu pleurer.

Exposition Paris des Rêves © Izis bidermanas

A la fin du livre Paris des poètes, on trouve la retranscription manuscrite de ce poème que Prévert écrivit pour Izis dans leur livre Grand Bal de Printemps :

Jacques Prévert (in. Paris des Poètes) © Fatras succession jacques Prévert

Nous laissons le mot de la fin à Izis par cette citation que l’on trouve dans le beau catalogue de l’exposition « Izis, Paris des Rêves » (ed.Flammarion)

Les meilleures photos n’ont pas été faites. Il reste comme un regret dans mes souvenirs.

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Diaporama de photographies de l’exposition « Izis, Paris des Rêves »

Infos pratiques

Du 20 janvier au 29 mai
Hôtel de Ville – Salle St-Jean
5 rue de Lobau 75004 Paris
M° Hôtel de ville
Bus : 70/72/74/76/96
Informations : tél. 39 75
Tous les jours de 10h à 19h sauf dimanches et jours fériés

Entrée libre – La page consacrée à Izis sur le site de la Mairie de Paris et aussi celle-ci ou celle-là.

Cet article a été écrit sur la base d’un entretien (Paris, Novembre 2008) avec le fils d’Izis, commissaire de l’exposition, Manuel Bidermanas.

Vous trouverez ci-dessous un article inédit écrit en 2009 sur Izis avant 1945 basé sur ce même entretien.

Du 14 novembre 2006 au 14 janvier 2007 s’est déroulé à Vilnius au Musée des Beaux-Arts de Lituanie, avec la collaboration du Centre culturel français, la toute première exposition consacrée à Izis, l’enfant du pays, lui qui était né à une centaine de kilomètres de là à Marijampolé au sud du pays.

Pourtant, pour rien au monde Izis n’aurait accepté de revenir sur les traces de son enfance tant le souvenir familial était profond et la plaie à vif malgré les années. Son fils Manuel Bidermanas se souvient que lorsqu’il a commencé à gagner sa vie convenablement, il a demandé à son père d’aller à Vilnius avec lui car il « manquait de terre à ses souliers » selon sa belle expression. « C’est un vide que je voudrais combler, je voudrais que l’on aille dans ton village à Marijampolé et c’est la seule fois où je l’ai vu pleurer. »

C’est donc son fils Manuel Bidermanas qui depuis quelques années s’occupe de transmettre le patrimoine que son père nous as laissé et d’entretenir sa mémoire trop longtemps oubliée.
Une filiation difficile à porter tant les liens familiaux ont été blessés par le divorce d’Izis d’avec sa première femme Anna, la mère donc de Manuel Bidermanas, en pleine clandestinité durant la 2° guerre mondiale à Ambazac, près de Limoges.
« Moi à soixante-dix ans, je ne le digère toujours pas, vous vous rendez compte ? » s’écrit Manuel Bidermanas qui se souvient qu’il est resté caché avec sa mère, sa grand-mère et quelques cousins, cousines dans un hameau à quelques kilomètres d’Ambazac où son père vivait caché également avec sa soeur et son beau-frère. Plusieurs habitants de cette commune du Limousin (la famille Jouannet notamment) ont d’ailleurs été reconnu Justes de France par l’Institut Yad Vashem. Lors de l’exposition « Izis, photographe de l’instant » à Limoges en 2007, Manuel Bidermanas en a retrouvé certains.

A Ambazac, il est prévu de reconstruire à l’identique le laboratoire clandestin d’Izis qui servira de musée permanent. En effet à cette époque il travaille comme retoucheur pour des photographes locaux mais le papier de tirage est difficile à trouver en temps de guerre. Lors de son discours à Limoges, Manuel Bidermanas a cette phrase choc : « Vous nous affamiez mais vous ne nous dénonciaient pas » et il ajoute « parce qu’il fallait donner la chaine en or pour six oeufs quand même…« . Puis il évoque ce 4 août 1944 où les Nazis regroupent les hommes du village. L’un des amis d’Izis tente de s’enfuir en courant, un allemand lui tire dessus et la balle l’érafle. « Alors mon père s’exclame : « ne tirez pas c’est un simple d’esprit ». Or comme il parle allemand, il se fait tabasser pour qu’il dénonce les autres. La chance sera « la radio a annoncé que les maquis étaient juste derrière et qu’il fallait déguerpir. Mon père ne m’a jamais raconté cette histoire ! ». Manuel Bidermanas raconte alors que tous les 04 août par la suite, les survivants se rassemblaient et qu’il a su en tombant sur des photographies de ces réunions, « Il ne me l’avais jamais dit ! » insiste-t-il.

Lorsqu’il y est retourné à son tour lors de cette exposition à Limoges dont nous parlions précédemment, il a même retrouvé l’arbre auquel il s’était attaché pour ne pas aller à l’école (il avait cinq ans). Cette école existe toujours et par l’un de ces clin d’oeil de l’histoire dont nous sommes friands, elle s’appelle : l’Ecole Jacques Prévert.

Mais revenons à l’enfance d’Izis.

Il était né le 17 janvier 1911 en Lituanie à Marijampolé, une ville qui se trouve à au sud du pays à une quarantaine de kilomètres de la Pologne. Il s’appelle Israël Biderman mais modifiera son nom en 1918 en Israëlis Bidermanas lors de la création de la première République de Lituanie (1918-1940). Son père, Uriel, était propriétaire d’une petite boutique de porcelaine. Il aurait voulu que son fils devienne menuisier mais celui-ci choisit la photographie, il a 13 ans.

Il y a une longue tradition de photographes dans la famille Bidermanas comme nous le rappelle Manuel Bidermanas, le fils d’Izis. C’est un peu comme le « cinéma ambulant chez les juifs russes » qui allaient de village en village sans doute inspiré par les troupes de théâtres ambulants. La photographie, c’était aussi « le coté élitiste de l’artisan qui pensait qu’il était artiste !« .

Izis deviendra donc apprenti de l’un des quatre photographes du village et apprendra à la fin des années 20 « la retouche des tirages, et l’art du portrait« . Puis l’année 1930 il va sillonner la campagne lituanienne avec un ami et prendra en photographie ses compatriotes. Mais le cours de l’histoire le poussera à émigrer en France attiré par l’aura artistique du Montparnasse des années folles. C’est qu’en 1929 l’ancien président Smetona, qui a pris le pouvoir par un coup d’état en 1926, deviendra dictateur et instaura un nationalisme Lituanien redoutable pour la communauté juive.

Izis arrive donc à Paris comme beaucoup de juifs d’Europe de l’Est. Manuel Bidermanas nous explique qu’en hébreu il y a une phrase qui dit : « Heureux comme Dieu en France« . Pour un étranger pauvre et qui se sent une âme artistique, Paris et surtout Montparnasse à l’époque signifie la liberté tout simplement. Tous les artistes important sont là, Picasso, Chagall mais aussi Max Jacob et Ossip Zadkine. Sauf que Izis a 19 ans qu’il arrive à Paris, qu’il n’a pas de papier (comme beaucoup en ce moment. ndr), qu’il ne connaît personne avec juste sept francs en poche.

Ses débuts à Paris ont donc été « terrible, la vraie misère« . Il se fait donc exploiter comme travailleur clandestin dans un laboratoire de photographie dans lequel le propriétaire l’enfermait le soir. Puis en 1933 se fait embaucher au studio Arnal, spécialisé dans le portrait, à Barbès dans le Nord de Paris, bien loin de Montparnasse donc. Il épouse la fille de son patron et ouvre son propre studio de photographie, rue Nationale dans le 13°arrondissement.

Mais la Seconde Guerre mondiale arrive. Lui qui avait abandonné sa famille resté en Lituanie apprend le drame du 09 septembre 1941 qui le marquera à vie. L’Allemagne Nazi envahit la Lituanie en 1941 après l’annexion par la Russie l’année précédente. A Marijampolé, ce 01 septembre 1941, deux mois après que la ville fut envahie par les Nazis, les juifs furent rassemblés et massacrés de 10h du matin à 4h de l’après-midi. Le rapport Jaeger effectué à Berlin à l’époque recense la mort de : 1,763 hommes, 1,812 femmes, 1,404 enfants, 109 patients psychiatriques, et une femme allemande, femme d’un juif… Cette page sur le massacre de Marijampolé rapporte que « Les tueurs sont pour la plupart Lituaniens. Parmi eux, beaucoup d’étudiants et de lycéens qui se sont proposés volontairement pour « faire ce job »…« 

Pour la suite de l’histoire d’Izis, nous vous invitons à la lire dans le très beau catalogue (comme d’habitude) de l’exposition « Izis, Paris des rêves » paru chez Flammarion, sous la direction de Manuel Bidermanas et Armelle Canitrot.


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