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Posts Tagged ‘Saint-Sulpice’

Lors de notre deuxième post à propos du 4 rue Férou, nous vous avions parlé de l’école de la rue MadamePrévert avait été inscrit en début d’année 1908. C’est à la rentrée scolaire, en octobre 1908, que ses parents décidèrent de le changer d’école (« Mon frère et moi portons plainte contre l’école de la rue Madame » écrira Prévert de manière énigmatique dans les notes d’Enfance, in La Pléiade volume II). Ils décident de l’inscrire à l’école privée André-Hamon créée en 1637 au 68 rue d’assas, au bout de la rue Madame. Prévert y restera jusqu’en 1914.

DR C.Aurouet

« Mon père prend une grande décision : il a trouvé une école merveilleuse rue d’Assas avec une grande cour, du soleil, des arbres, de la lumière. Mais il nous prévient que c’est une école libre. Nous aurions dû dire « tant mieux! » mais on savait déjà ce que c’était un peu. Mon père nous rassure. « Ce ne sont pas des prêtres qui font la classe ». Dommage ! on aurait bien rigolé ! … Nous y allons la mort dans l’âme. Mais mon père avait raison. Il y a beaucoup de soleil. Et c’est marrant comme tout. Le dimanche seulement : instruction religieuse, catéchisme. » (in La Pléiade volume II)

Sans doute les parents de Prévert ont-il voulu faire preuve de bonne volonté en contentant ainsi le grand-père Auguste le Sévère, marguillier à Saint-Nicolas du Chardonnet, la fameuse église traditionaliste parisienne (cf notre post précédent). D’ailleurs Prévert reconnaitra que son père « avait pris cette décision pour ne pas trop désobliger mon grand-père, Auguste le Sévère, dont il dépendait parfois un peu en raison de ses incessantes et vertigineuses difficultés monétaires…  » (in Hebdromadaires, Guy Authier éditeur. 1972).

L’instruction religieuse est donc de rigueur à l’école André-Hamon. Pendant le cours de catéchisme, les réparties de l’écolier vont bon train et elles lui auraient d’ailleurs valu d’être souvent mis à la porte, surtout quand il comparait défavorablement la Bible à la mythologie. Le jeune Jacques est un gavroche au tempérament bien trempé et à la gouaille bien balancée. Quand il lui arrive de trop répliquer, son père lui dit : « t’es pas poli mais écrit le mon petit, tu le dis si bien. »

L’ondoiement lui a été donné le 20 mars 1900. Le 23 mars 1911, en l’église Saint-Sulpice, il est baptisé.

DR C.Aurouet

Ces quelques années de catéchisme vont marquer durablement Prévert et sont sans doute avec son grand-père la source de son profond anticléricalisme.

Prévert s’emportera d’ailleurs à la lecture d’un article de François Mauriac qui estimait qu’on ne croirait pas s’il racontait « les mesures prises pour nous faire ignorer notre propre corps. »

« Mais si, c’est tout à fait « croyable ». Il suffit d’avoir subi, enfant, tant soit peu d’éducation religieuse, ou d’interroger un enfant sur le catéchisme d’aujourd’hui, pour en être persuadé !  » s’exclamera Prévert face à André Pozner qui note la véhémence d’adolescent et la vigueur avec laquelle Prévert a réagi.

Il ajoutera dans le recueil Choses et Autres (Folio.1972) qu’il a toujours été « intact de Dieu » et que ceux qui essayaient de le sauver, de le remettre sur le droit chemin, s’escrimaient « en pure perte ». « Même tout petit, j’étais assez grand pour me sauver moi-même dès que je les voyais arriver. »

DR P.Morisson

On croit souvent à tord que Prévert a traversé sa période scolaire au fond de la classe, à dire « oui à ce qu’il aime » et « non au professeur« , à l’instar de l’élève de son fameux poème Le Cancre (in Paroles. 1946). Or Prévert est premier au tableau d’honneur de sa classe en 1908 et obtient son certificat d’études en 1911 avec 9,5/10 en orthographe, 7 en rédaction, 8 en lecture et récitation et 7 en rédaction, mais 4 en calcul ! Mais il est vrai qu’il n’aime guère l’école, où il s’ennuie fermement…

André et Suzanne Prévert, ses parents, ayant eux aussi vécu une enfance traumatisée par une éducation catholique stricte ont laissé Jacques Prévert plus libre de ce poids moral. Ainsi André offrit-il à son fils Jacques un livre sur les Mythologies pour lui changer les idées, « leurs idées » dira-t-il, des Mythologies qui auront beaucoup d’influence sur sa carrière.

« C’était beau. Il y avait des dieux et des déesses qui s’aimaient, se battaient, des gens comme dans la vie et les contes de fées. »

DR P.Morisson

« L’école était au fond d’un passage. Sur la droite, il y avait un patronage, le patronage Ollier. Un mur ! Mais sur la gauche, des ateliers d’artiste, et des modèles passaient, entraient et sortaient, elles étaient belles et légèrement vêtues, l’été. Elles ressemblaient bien plus aux déesses de la mythologie qu’aux saintes du paradis. » (in Hebdromadaires, Guy Authier éditeur. 1972).

On trouve toujours de nos jours le P.O (Patronage Ollier) fondé en 1895 par Gaston Simard de Pitray, prêtre de Saint-Sulpice qui pensait qu’il fallait « aider les familles aristocratiques ou bourgeoises du quartier à découvrir que le christianisme avait une dimension sociale et humaine de promotion des plus pauvres. » Prévert y croisa très certainement Maurice Perrenet, inscrit en 1909, qui deviendra prêtre de Saint-Sulpice et consacrera 70 ans de sa vie au P.O…

©le P-O.com

Aujourd’hui, l’école André Hamon est devenue le collège et le lycée privés Saint-Sulpice. Non loin de là, au numéro 128 se trouve la fameuse école laïque L’Alsacienne fondée en 1874.

Ironie de l’histoire, j’ai été moi-même (Philippe) élève au lycée en première et terminale dans les années 80 à « Saint-Sulpice »…

CREDITS

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, “Enfances”, in Choses et autres, Folio, 1972.

Pozner André et Prévert Jacques, Hebdromadaires, Guy Authier éditeur. 1972.

Le site du Collège & Lycée privés SAINT-SULPICE à qui nous avons emprunté deux photos ci-dessus.

Le site du Patronage Ollier (P.O) à qui nous avons emprunté la photo ci-dessus.

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Nous avons quitté les Prévert à la fin de l’année 1907 rue de Vaugirard où ils habitaient un petit deux pièces sous les toits d’un immeuble parisien. Ont-ils déménagé pour des histoires de créanciers ou au contraire « pour occuper un logement plus confortable dans une demeure patricienne » ? En tout cas il est sûr que « l’hôtel de François Mahé de La Bourdonnais, gouverneur général des îles de France et de Bourbon » situé au 4 rue Férou montre un changement de standing évident, du moins en apparence car la famille demeure toujours en hauteur et dans un espace limité… (Les deux citations précédentes sont extraites de la biographie de Prévert par Yves Courrière, voir les crédits ci-dessous).

DR C.Aurouet

Comme le remarque Yves Courrière justement, l’hôtel, à cinq fenêtres sur deux étages et un troisième mansardé, a « belle allure avec sa double porte cochère surmontée d’un mascaron, sa cour où subsitait un puits et son escalier à rampe de fer forgé« . Malheureusement nous n’avons pas pu pénétrer à l’intérieur lors de notre balade sur les traces de Jacques Prévert, mais nous réessaierons une prochaine fois.

Je (Carole) suis entrée dans la cour de cet immeuble le mois dernier. Il a été entièrement restauré, dans l’esprit de l’époque, et est aujourd’hui d’un grand standing, même sous les toits. En témoigne le prix proposé pour la location d’un dupleix à cette adresse : 3000 euros par mois (cf. lien ci-dessous) !

DR P.Morisson

Un mascaron anthropomorphique, avec des motifs de végétaux, surplombe une magnifique porte en bois et accueille les visiteurs. Sa fonction originelle serait de repousser les mauvais esprits afin qu’ils ne pénétrent pas dans le lieu. Il a certainement dû ne pas laisser indifférents les enfants qui vivaient dans cet immeuble…

Pour la petite histoire, le 4 rue Férou sera aussi l’adresse de la revue fondée par Jean-Paul Sartre Les Temps Modernes. L’écrivain Michel Déon y habita vingt ans. Et c’est également rue Férou que se trouve le domicile d’Athos, l’un des trois mousquetaires, selon Alexandre Dumas.

Et c’est au 2bis rue Férou que Man Ray installa son atelier (non chauffé) à partir des années cinquantes à sa mort en 1976. Notons que Prévert a fait sa rencontre avec les surréalistes, et qu’il fut l’un des chefs opérateurs du court-métrage Souvenirs de Paris ou Paris-Express que Pierre et Jacques Prévert tournèrent en 1928, et dont certaines des séquences furent reprises dans Paris la belle de Pierre Prévert en 1960. Un documentaire a été tourné sur son atelier, qui fut détruit en 1989, par François Levy-Kuentz. Vous pouvez en voir un extrait sur le site de la Roland Collection.

Notons aussi que Ernest Hemingway habita 6 rue Férou à partir de 1929. Or, c’est Marcel Duhamel – grand ami de Jacques et Pierre, et créateur de la célèbre collection « Série noire », dont le titre fut d’ailleurs trouvé par Prévert – qui traduira Hemingway en français.

DR C.Aurouet

Revenons à Prévert.

Au bout de la rue Férou se trouve toujours le Musée du Luxembourg où son père l’emmena souvent. Dans le documentaire Mon Frère Jacques de Pierre Prévert, il raconte qu’il y avait « une peinture d’un très mauvais peintre sans doute : à l’hôpital, un père apportait une orange à un enfant dont je pensais qu’il allait mourir. C’était très triste et j’aimais ça. Il y avait aussi les Impressionnistes, Claude Monet, j’aimais beaucoup« . C’est là surtout qu’il a découvert l’émouvant tableau Le Pauvre Pêcheur de Puvis de Chavannes que son père aimait beaucoup car « il trouvait que ça lui ressemblait, ce qui était un peu vrai » (Cliquez ici pour voir ce tableau).

En débouchant de la rue Férou sur la place Saint-Sulpice (photographies d’époque ci-dessous)…

… on tombe sur l’Hôtel des Finances, qui est alors l’ancien séminaire de Saint-Sulpice. Pendant la guerre de 1914-1918, il servit de poste de secours.

Dans les notes relatives à son texte autobiographique « Enfance » (in Choses et autres, Folio, 1972), à propos de la rue Férou, Prévert écrit :

« Les trois mousquetaires. / La rue du Canivet : le fils de la concierge a fauché l’argent du loyer et l’a distribué à ses copains du quartier. / … / Le Musée du Luxembourg. / Le Chevalier aux Fleurs. / Les Impressionnistes. / Un tableau pour de vrai. / La visite à l’hôpital. / Puvis de Chavannes : le pauvre pêcheur. / Changement d’école, rue Madame. Horrible. / Les cent mille chemises. Les faux cols à Papa. / Des punaises. (Nous avons déjà fait connaissance avec elles rue de Vaugirard). Elles nous suivront par la suite très longtemps…« 

DR C.Aurouet

Le changement d’école dont vient de parler Prévert, qu’il qualifie d' »horrible« , était principalement dû au fait qu’il s’y ennuyait encore plus qu’à celle de la rue Vaugirard, et puis il n’y avait pas un arbre dans la cour de l’école ! Pour Enfance, il se souvient de ce maître avec qui il avait eu des ennuis : « Et comme je parlais il s’était mis à crier : « Prévert voulez-vous vous taire ! » et j’avais répondu « non », c’était pendant la leçon de grammaire et j’étais dans mon droit répondant à une question. Il n’avait qu’à me dire taisez-vous, je me serais tu, sans le vouloir, parce que c’était un ordre. »

Cette école, située au 42 rue Madame, s’appelle maintenant l’Ecole Elémentaire de la Mairie de Paris VIe arrondissement (un chouette blog, un autre, celui des parents de l’école, un vieux site).

Clio20 @ Flickr

DR. Clio20 @ Flickr

Le dernier Noël que les Prévert passèrent rue Férou (1909) restera dans la mémoire de Jacques Prévert comme « l’histoire de mon père et du couvert du pauvre« .

Son père André aperçoit un clochard mendier sous la neige au bout de la rue Férou, place Saint-Sulpice. Il lui dit de venir chez lui car « il y a toujours le couvert du pauvre« . La mère, Suzanne, les voit arriver et rétorque que s’il y a bien chez eux le couvert du pauvre, il y a en tout cas rien à manger ! Le clochard sort alors spontanément de sa poche (la journée a été bonne) l’argent qu’il a récolté ce jour. Puis André et le clochard partent « à coté dans la rue Servandoni où il y avait encore des boutiques ouvertes et puis ils sont revenus avec des victuailles et, comme ça, on a pu réveillonner« .

DR. Clio20 @ Flickr

CREDITS

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, “Enfances”, in Choses et autres, Folio, 1972.

La galerie de Clio20 @ Flickr à qui nous avons emprunté les 2 dernières photos sur cette page (merci à elle).

AUTRES LIENS

La rue Férou sur un post du blog de THBZ : bloc-notes et le deuxième post ici.

Quelques photos d’un dupleix à louer au rez-de-chaussée du 4 rue Férou

(3000 euros/mois !).

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