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Jacques Prévert situe le début de son école buissonnière lors de sa première année à l’école privée André-Hamon du 68 rue d’Assas durant l’année scolaire 1908/1909.

Je commence à être déjà un « parfait petit voyou. » (in Tome II des Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade)

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DR C.Aurouet

Prévert découvre le jardin du Luxembourg dès son arrivée à Paris en 1907. La famille habite alors au 7 rue de Vaugirard « à deux pas du jardin du Luxembourg » écrira-t-il. Déjà à l’école de la rue Vaugirard, il s’ennuie et passe son temps à attendre : « J’attendais 4 heures, j’attendais le jardin : le Luxembourg. »

C’est là où, pendant des années, je devais passer mes vacances avant d’aller plus loin… Le Luxembourg, pour moi, c’était tout de même plus grand que le Bois puisque je pouvais aller m’y promener tout seul, mais l’herbe, sauf les pigeons et les jardiniers, personne n’avait le droit d’y poser les pieds. Cela devait appartenir à quelqu’un puisque les gardiens la gardaient, cette herbe.

© ricardo.martins @flickr

Mais la joie est de courte durée car lorsque la nuit tombe, les gardiens du jardin chassent tout le monde au son du clairon ou du tambour :

Revenait alors la phrase (de Jean Lorrain. NDR) : « J’ai beau savoir que ce n’est pas grand-chose… » ça me faisait mal et me donnait envie de pleurer.

Ce clairon, ce tambour, nous poursuivaient, nous menaçaient en répétant sans cesse : « Fini de jouer, il faut s’en aller. » Et jamais rien dans cette musique pour nous rappeler que demain tout recommencerait.

Ils n’y avaient peut-être pas pensé.

Heureusement, le lendemain, comme chaque jour, les grilles s’ouvraient et le jardin, comme la veille, nous dévoilaient ses coins les plus secrets.

Prévert se souviendra de ces instants pour son poème « Vainement » qui est publié dans son recueil Paroles (1946) : « Déja au fond du square on entend le clairon / le jardin va fermer / le tambour est voilé / Vainement / Vainement / Le jardin reste ouvert pour ceux qui l’ont aimé. »

Le jardin du Luxembourg est fréquemment présent dans ses écrits.

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© D. R. / parisavant.com

Nous n’avons pas encore parlé de la mère de Jacques Prévert, Suzanne, qui est pourtant à l’origine de ses premiers « frémissements littéraires« .  Son père André dira d’elle « Ta mère, c’est une fée » ce qui inspirera à Prévert cette réflexion : « C’est pour cela que j’avais peur quand elle me lisait des contes, qu’elle disparaisse dans l’histoire, comme les fées qu’elle évoquait. »

C’est Suzanne qui lui apprendra à lire « puisqu’il fallait bien y passer » dira-t-il, avec un alphabet mais surtout avec des livres dont L’Oiseau bleu de Maurice Maeterlinck et La Belle et la Bête de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

De sa mère il dira qu’elle était « bien plus vivante qu’une actrice, tout ce qu’elle faisait était vrai et jamais, elle ne tint aucun rôle. C’était une étoile de la vie« . Ce qui est assez ironique sachant que Prévert vivra entre 1936 et 1938 une grande histoire d’amour avec l’actrice Jacqueline Laurent.

Lorsque son frère Pierre naît en 1906, il sait déjà lire. Et comme sa mère n’a plus le temps de lui lire des contes il est bien content de pouvoir les découvrir tout seul. Il aime la lecture, même « quand ça fait peur ou que ce n’est pas gai« , car ça l’empêche de « trop penser à ce qui est triste pour de vrai. » Il lit les Contes d’Andersen mais aussi Les Mille et une Nuits et les Aventures de Sherlock Holmes d’Arthur Conan Doyle. Il se souviendra aussi d’un livre que sa mère lisait Le Voyage d’une noce parisienne autour du monde de Jules Gros dont il cite cette phrase :

« Mon rêve est trop beau pour être compris, ce sont les sorciers qui me l’ont appris. »

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Jacques, Pierre et Jean Prévert avec leur mère Suzanne au jardin du Luxembourg, vers 1908. © D. R. / Collection privée Jacques Prévert

On comprend alors mieux l’importance des contes dans l’oeuvre de Jacques Prévert, que ce soit de manière directe lorsqu’il adapte Andersen pour le cinéma (voir par exemple Le Roi et l’Oiseau avec Paul Grimault ou encore  Le Petit Claus et le Grand Claus avec son frère Pierre Prévert) ou de manière moins directe lorsqu’il construit des scénarios dont la construction est proche de la structure des contes (voir par exemple Les Visiteurs du soir avec Marcel Carné).

L’école buissonnière imaginaire est parfois bien réelle grâce notamment à son père André qui lui écrira une lettre d’excuse pour le directeur de l’école André-Hamon signalant que sa mère étant très malade, son fils devra s’absenter fréquemment. Cette lettre lui servira de « sauf-conduit pour des vacances multiples dans Paris et pendant la période scolaire« . Un jour il rencontre son père dans la rue qui s’étonne de le trouver là et pas à l’école. « Je n’y vais pas très souvent actuellement » répond-t-il et son père l’emmène boire une grenadine…

D’autres fois, André se rend au théâtre de l’Odéon avec Jacques. « Nous allons au théâtre sans payer et toujours très bien placés. / mon père est critique dramatique avec Maximin Roll alias Jean Raphanel. / Le journal s’appelle « Le Strapontin« . »

Il se souvient avoir vu la pièce Les Danicheff de Pierre Newsky. Cette pièce dénonce la méchanceté des nobles de Russie et particulièrement la comtesse Danicheff, imbue de sa noblesse, et met en valeur ce qu’est la vraie noblesse, celle du coeur à travers le personnage d’Osip, un ancien moujik. Son père André fut enthousiasmé par cette pièce et écrira en 1896 que l’intérêt de la pièce (écrite en 1876. NDR) était surtout dû à la « figure mystique du cocher Osip, en la beauté et la grandeur de son sacrifice. »

Mais c’est surtout la pièce de Léon Tolstoï, La Puissance des ténèbres (lien par Google books), qui va le marquer.

Les acteurs étaient tous enroulés dans des couvertures sur un grand poêle où l’on montait par un escalier. Quelqu’un avait tué un enfant et disait qu’il entendait encore, qu’il entendrait toujours « ses petits os qui craquaient… »

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DR C.Aurouet

De l’autre coté de la rue Vaugirard se trouve la rue Victor CousinAndré emmenait fréquemment Jacques et ses frères Jean et Pierre voir des films comiques (Rigadin) ou dramatiques (Les Pilleurs de train/The Great Train Robbery) au Cinéma du Panthéon qui existe toujours.

Derrière l’écran, il y avait un homme qui faisait tous les bruits avec un petit attirail qui n’avait l’air de rien : des grelots, des papiers de verre, un sifflet, un revolver, des marteaux ; et c’était l’orage, le vent et la mer ou le chant des oiseaux.

A la même époque, un célèbre écrivain, de 5 ans plus jeune que Prévert, fréquenta cet ancien gymnase devenu salle de cinéma en 1907 grâce à la société Omnia-Pathé.

« Mon grand-père paraissait à la porte de son bureau et demandait ‘où allez-vous les enfants ?’ ‘- Au Cinéma du Panthéon, c’est tout à côté’, disait ma mère… Le spectacle était commencé. Nous suivions l’ouvreuse en trébuchant, je me sentais clandestin ; au-dessus de nos têtes, un faisceau de lumière blanche traversait la salle, on y voyait danser des poussières, des fumées ; un piano hennissait… Je raclais mon dos à des genoux, je m’asseyais sur un siège grinçant, ma mère glissait une couverture pliée sous mes fesses pour me hausser; enfin je regardais l’écran… Dans l’inconfort égalitaire des salles de quartier, j’avais appris que ce nouvel art était à moi, comme à tous. »

Il s’agit de… Jean-Paul Sartre (in Les Mots. Gallimard. 1964).

Profitons-en pour rappeler qu’en 1953, Jacques Prévert écrit « Entendez-vous gens du Vietnam » pour l’ouvrage L’Affaire Henri Martin de Jean-Paul Sartre. Jeune résistant franc-tireur et partisan, Henri Martin s’engage dans la marine pour combattre les japonais. Il réalise assez rapidement qu’il est en fait utilisé contre les indochinois. Il se révolte et une fois rentré en France il distribue des tracts. Il est inculpé en 1950, accusé de « tentative de démoralisation de l’armée » et condamné à cinq ans de réclusion. Sartre espère par ce livre obtenir sa libération. C’est pourquoi il sollicite différents écrivains, dont Prévert qui apporte son soutien écrivant un texte assez long qui se termine par cette interrogation : « Pourquoi gardez-vous en prison / et depuis déjà plusieurs années / un marin qui s’appelle Martin ? » (texte publié en 1955 dans le recueil La Pluie et le Beau Temps).

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© celine.ronte.free.fr

Prévert évoque cette période de sa vie lors d’une interview donnée en 1965 à la revue Image et Son

Nous, quand on était petits, on allait au cinéma. C’est-à-dire qu’on avait une situation particulière, même si on ne mangeait pas régulièrement, ou à crédit le plus souvent, on allait au cinéma.

D’abord, ça ne coûtait pas cher, de plus, aussi bien mon père, que ma mère, mon frère et moi on aimait le cinéma. Ça coûtait 30 cen­times avec un billet de faveur qu’on trouvait au bureau de tabac. On pouvait aller voir un film.

Quelquefois même, par exemple, aux « Mille Colonnes », rue de la Gaîté, mon père nous disait de passer avant lui. Alors, mon frère et moi on passait et mon père disait : « Les enfants d’abord ». Et il nous faisait passer. Ensuite, il donnait simplement ses deux tickets pour ma mère et pour lui. « Et les enfants ? » – « Quels enfants ? » – « Comment, ils ne sont pas avec vous ? » . « J’ai dit : Les enfants d’abord, parce qu’on laisse passer les enfants d’abord ! ». Et nous, nous étions entrés, nous étions placés. Les places n’étaient pas numérotées et on allait au cinéma comme ça.

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DR

L’école buissonnière pour Prévert, c’est aussi le 15 rue de l’Ecole de Medecine. A cette adresse se trouve, au sein même de la Faculté de Médecine de Paris, le Musée Dupuytren. Fondé en 1835 par un leg du professeur Guillaume Dupuytren, ce musée remarquable traite des « pathologies anatomiques » et renferme squelettes, moulages en cire, malformations diverses conservées dans des bocaux qui illustrent les progrès de la médecine au XIX° siècle.

Prévert se souvient :

C’était rempli de monstres, alors on y allait jamais. Mais il y avait leurs portraits terribles sur de grandes affiches, et à l’entrée, un homme de cire, dans une cage de verre, avait trois oreilles et un pied…

« Nous quand on était petit, on allait au musée Dupuytren, c’était défendu mais on donnait quarante  sous au gardien, c’était le vrai musée pas celui de la foire, ça nous faisait rire et puis peur en même temps. » (in Mon frère Jacques de Pierre Prévert )

La visite est bien évidemment toujours « déconseillée aux personnes sensibles et au jeune public« .

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DR C.Aurouet

Ce Musée existe toujours. Il resta un siècle dans le couvent des Cordeliers, que Prévert a donc connu, avant d’être installé dans ses locaux actuels depuis 1967, après diverses péripéties.  Il est ouvert toutes les après-midi en semaine. Malheureusement, il ne bénéficie d’aucune subvention et risque un jour de disparaître…

Rappelons que l’ancien réfectoire du couvent des Cordeliers hébergea le célèbre club politique de la Révolution Française, le Club des Cordeliers, qui compta notamment parmi ses membres Camille Desmoulins et surtout Danton.

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DR C.Aurouet

CREDITS

– Sauf indications, toutes les citations de Prévert sur cette page sont extraites du recueil annoté Choses et autres (in Œuvres complètes de Jacques Prévert, tome II, La Pléiade) –

Aurouet Carole, Prévert, portrait d’une vie, Ramsay, 2007.

Courrière Yves, Jacques Prévert, Gallimard, 2000.

Gasiglia-Laster Danièle et Laster Arnaud , Œuvres complètes de Jacques Prévert, La Pléiade, 1992/1996.

Prévert Jacques, Choses et autres, Folio, 1972.

La galerie de Ricardo Martins@flickr à qui nous avons emprunté une photo sur cette page (merci à lui).

AUTRES LIENS :

Téléchargez en PDF l’article de Carole Aurouet écrit pour le numéro 5 (été 2007) de la revue Le Frisson Esthétique : « L’école buissonnière ouvre les portes aux frissons esthétiques de l’enfant Prévert« .

Une vingtaine de photographies du Musée Dupuytren sont visibles sur le site de 20minutes.

Le site du documentaire de Pierre Prévert : Mon Frère Jacques.

Le site de Celine Ronté consacré aux Cinémas du Quartier Latin à Paris dont le Cinéma-Panthéon.

Le très beau site ParisAvant.com dont le principe est de « Découvrir Paris par des clichés pris il y a une centaine d’années, confrontés à des photos récentes. »


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